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Tunisie: Dans un livre évènement, Mohamed Talbi règle ses comptes

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Les livres de Mohamed Talbi représentent toujours un évènement dans le monde de l’édition tunisienne. Cet historien et intellectuel de 87 ans est respecté par les uns, décriés par d’autres. Il a été souvent l’auteur de formules chocs comme “Islam sans Chariaa”. Son dernier livre “Pour tranquiliser mon cœur” n’a pas dérogé à la règle.

Il y a une tradition philosophique conceptualisée par le grand philosophe allemand Hegel selon laquelle la sagesse (la Raison chez Hegel) est un long processus qui ne se révèle qu’à la fin.

Mohamed Talbi, au soir de sa vie, tente de récapituler sa quête intellectuelle et spirituelle dans un livre au titre coranique «Pour tranquiliser mon cœur»*. Cérès éditions vient d’en publier le premier volume : “La problématique de la Foi, les défis de la désislamisation et le christianisme du Saint Père Benoît XVI”.

L’intention première

Dès les premières lignes Mohamed Talbi se défend de toute tentation apologétique. Le Coran n’a pas besoin d’être défendu. Talbi ne veut pas défendre la Vérité mais sa part de vérité et son cheminement propre pour l’atteindre. Talbi ne veut convertir personne, ni les gens du Livre, ni les agnostiques, ni les athées. C’est le livre d’un Musulman écrit pour les Musulmans. Sa seule prétention est de participer un tant soit peu au renouvellement de la pensée islamique à l’orée de ce XXIème siècle.

Mais dans sa préface-programme de cinq pages, Mohamed Talbi ne tarde pas à dévoiler une des lignes directrices de son ouvrage : la réfutation des intellectuels islamologues désislamisés. Talbi ne leur dénie pas le droit à la désislamisation, mais condamne ce qu’il considère comme duplicité du discours et malhonnêteté intellectuelle. Pour Mohamed Talbi, nombre de désislamisés présentent leurs thèses comme étant des thèses musulmanes modernistes et audacieuses. Talbi ne respecte les désislamisés que s’ils avancent sans masques. La couleur est annoncée dès les premières pages. Si Talbi se refuse d’être un apologiste, il sera néanmoins polémique et parfois même polémiste.

Les désislamisés

Mohamed Talbi fonde le concept “désislamisé” sur un référentiel coranique :

«Recite-leur l’histoire de celui que Nous avons gratifié de Nos signes, mais qui s’en dépiauta, Satan se fit de lui un adepte et désormais entre tous il erra» (Sourate VII, verset 175 –Traduction de Jacques Berque).

Le désislamisé est celui qui se dépiaute de l’Islam, à l’image de l’animal dont ou enlève la peau.

Le “désislamisé” est une catégorie qui n’a plus rien à voir avec l’Islam. On n’est ni dans le péché (déviance de comportement), ni dans l’hérésie (déviance dans le dogme) mais dans un reniement pur et simple. Le désislamisé est un apostat, terme que Talbi préfère ne pas utiliser vu sa charge symbolique et juridique hautement négative.

Talbi consacre aux désislamisés deux chapitres de son livre. Le premier, relativement court (une dizaine de pages), décrit les principes de la doctrine désislamisée. Le second est beaucoup plus consistant (54 pages). Il est consacré à l’islamologue Abdelmajid Charfi, considéré par Talbi comme étant le chef de file d’une école tunisienne de désislamisation.

En fait les désislamisés, selon Mohamed Talbi, n’ont pas le courage de leurs idées. Ils reprennent à leur compte les principales objections de l’orientalisme contre l’Islam tout en présentant cela comme étant une réflexion musulmane moderniste.

Talbi réitère qu’il n’a rien contre les désislamisés à visage découvert. Il respecte leur liberté. Il demande aux désislamisés de respecter l’intelligence et la foi des Musulmans en n’usant pas de simulacres et de subterfuges pour parer la désislamisation des oripeaux de l’Islam.

Mohamed Talbi définit la désislamisation comme étant une démarche qui tente de fonder la modernité par une sortie de l’Islam. Cela va jusqu’à redéfinir l’essence même de l’Islam. Le but ultime de la désislamisation serait de désacraliser le Coran.

Désacraliser la prophétie

Pour désacraliser le Coran, les désislamisés, selon Talbi, procèdent de deux manières :

– mettre en doute la véracité de la Prophétie,

– historiciser le processus de compilation du Coran.

Les islamologues désislamisés, Abdelmajid Charfi en tête, reprennent l’essentiel des arguments des Orientalistes, même quand ils ne les citent pas… Toujours selon Talbi.

L’orientalisme de la première vague, si l’on ose dire, celui qui s’inscrit dans la démarche polémiste et apologétique de l’Eglise, prenait le Prophète de l’Islam pour un menteur. A partir de la seconde moitié du XIXème siècle, la thèse du mensonge cède le pas en faveur de celle de l’illumination ou de l’hallucination. En d’autres termes Mohammad n’est pas un menteur. Il croit réellement en sa mission et qu’il est l’Envoyé de Dieu. Seulement ce qu’il prend pour la Révélation n’est qu’une hallucination ou au mieux une illumination interne. Ainsi l’authenticité du sentiment prophétique n’est plus mise ne doute. Seulement Mohammad n’est pas un prophète véridique.

Mohamed Talbi estime qu’Abdelmajid Charfi reprend dans son livre “L’Islam entre le message et l’histoire”** l’essentiel de la thèse orientaliste tout en laissant à son lecteur le soin de franchir la dernière marche du raisonnement : la non-véracité de la Prophétie. C’est cela la duplicité des désislamisés selon Mohamed Talbi. En n’assumant pas la conclusion logique du raisonnement, Charfi laisse penser que son développement n’est qu’une lecture musulmane moderne du phénomène de la Prophétie, alors qu’elle n’est en fait, toujours selon M. Talbi, qu’une désacralisation de l’essence même de la religion.

Mais la doctrine désislamisée porte surtout sur la désacralisation du Coran.

Désacraliser le Coran

Pour faire simple, disons que la thèse de l’Islam orthodoxe et qui fait autorité aujourd’hui est que le Coran a connu sa compilation quelques mois après la mort du Prophète. Omar Ibn Al Khattab, principal conseiller du Calife Abou Baker, suite à la mort d’un certain nombre de compagnons lors des guerres dites d’apostasie, a demandé au Calife de sauver le Coran de la disparition. Après quelques hésitations Abou Baker chargea Zayd, l’un des scribes de la Révélation de compiler le texte du Coran. La compilation définitive eut lieu une vingtaine d’années plus tard. Le troisième Calife, Othman, désigna un comité composé de quatre scribes de la Révélation dont Zayd. Sa mission était d’établir des copies de la première compilation, de les diffuser dans le pays de l’Islam et de brûler toutes les autres copies, totales ou partielles, du Coran. Le Coran entre nos mains aujourd’hui est la fidèle copie du mushaf de Othman.

La tradition orthodoxe majoritaire stipule que l’ordre des versets d’une sourate a été arrêté par le Prophète lui-même alors que l’ordre des Sourates est plutôt du fait des compagnons. Certes l’essentiel de l’ordre canonique a été arrêté du temps du Prophète lui-même. Pour le reste, les compagnons compilateurs ont été inspirés par Dieu lui-même.

Seulement les premières sources écrites de la tradition musulmane contiennent des narrations qui contredisent certains détails de la version orthodoxe. Mohamed Talbi reproche aux désislamisés de se baser sur ces narrations marginales, à la manière des orientalistes, afin d’insinuer que la compilation du Coran ne s’est pas faite en vingt ans, mais sur une période beaucoup plus longue (entre un et trois siècles) et que la compilation était en partie une rédaction, donc une manipulation humaine du texte coranique. Ainsi le Coran dont nous disposons est grosso-modo celui de la première compilation. Mais ce grosso-modo insinue qu’il y a eu manipulation et transformation, fussent-elles mineures, sur le texte coranique.

La doctrine désislamisée telle qu’élaborée par Abdelmajid Charfi dans son ouvrage “L’Islam entre le message et l’histoire”, aboutit selon Talbi à la chose suivante : le Coran tel qu’il a été révélé à Muhammed est à jamais perdu. D’une part parce que le Coran originel est un récit oral. Cette oralité n’est plus récupérable. D’autre part le texte actuel du Coran aurait subi quelques retouches durant les trois premiers siècles de l’Hégire. La version actuelle du Coran ne remonte pas au temps des compagnons (VIIème siècle) mais plutôt aux Abbassides (Xème siècle).

Dans son livre, Mohamed Talbi ne discute pas la pertinence scientifique de cette démarche. Il parle en homme de foi. Le Coran est le Livre de Dieu, révélé et descendu par l’Archange Gabriel sur le cœur de Mohammad. C’est Dieu lui-même qui assure l’inviolabilité et la pureté de son Livre. Toute autre démarche serait contraire à l’Islam. Ici Mohamed Talbi suit pas à pas l’orthodoxie musulmane. Cela l’autorise-t-il à délégitimer religieusement toute démarche différente de la sienne ?

Tous ceux qui ont eu Mohamed Talbi pour professeur, et ils sont nombreux en Tunisie, se souviennent que le Maître leur a toujours enseigné de dissocier la foi de la démarche scientifique. Le Professeur s’est-il appliqué à lui-même cette devise ? Les deux chapitres sur la doctrine désislamisée nous incitent à penser le contraire.

Les religions du livre

Pendant de nombreuses années le nom de Mohamed Talbi a été associé au dialogue islamo-chrétien. On lui doit même le concept majeur de ce dialogue : le respect. Dans un livre célèbre “Un respect têtu” Mohamed Talbi a démontré que le concept de tolérance n’est pas adapté aux exigences du dialogue. La tolérance signifie condescendance. L’Autre serait inférieur. Le tolérer est un acte de charité. Le respect induit l’égalité dans la différence. L’Autre n’est plus accepté par charité mais en tant que fondement de l’humanité de soi.

Dans son nouveau livre “Pour tranquiliser mon cœur” Talbi revient longuement sur les religions du Livre (Judaïsme et Christianisme) et le dialogue islamo-chrétien en leur consacrant près des deux tiers de son ouvrage. Mohamed Talbi se veut respectueux tout en étant intransigeant.

Une idée majeure ressort de “Pour tranquiliser mon cœur” : la Bible et les Evangiles ne sont pas la Parole de Dieu. Talbi recourt à la critique historique des Ecritures initiée en Occident depuis le grand philosophe Spinoza.

La Bible est un ensemble de textes imputés aux Prophètes d’Israël et rédigés sur plusieurs siècles. Pour Talbi, en homme de foi, Dieu a révélé à Moïse la “Loi” (la Thora). Seulement celle-ci a été manipulé par les Rabbins juifs durant plus d’un millénaire. De même pour les Evangiles, quoique sur un laps de temps beaucoup plus court, car ce sont les Apôtres qui ont écrit ce qu’ils ont compris de l’enseignement de Jésus.

Talbi cite longuement des textes de la Bible et des Evangiles pour montrer l’impossibilité que de telles idées, ou images, puissent être attribués à Dieu.

Talbi va beaucoup plus loin. Il reprend à son compte l’idée développée par des historiens des religions selon laquelle le Christianisme n’est qu’une secte juive et que le véritable fondateurs de cette religion n’est pas Jésus-Christ mais Paul de Tarse, Juif hellénisé. C’est l’apôtre Paul qui établira les principaux dogmes qui feront de cette hérésie juive une nouvelle religion : le Christianisme.

Nous sommes loin, très loin du dialogue des religions fondé sur le respect mutuel des croyances. Mohamed Talbi se comporte à la fois comme un théologien polémiste musulman de l’âge classique (l’argument de la manipulation humaine des Ecritures) et en historien des religions pour lequel le sacré est un long processus humain. Sauf que ce mariage entre l’homme de science et l’homme de foi est contre nature :

– soit on applique les arguments de l’histoire des religions à toutes les religions, auquel cas ce que Talbi nomme la doctrine désislamisée redevient légitime et pertinente. On peut aller même plus loin. Si le Christianisme est une hérésie juive, l’Islam serait lui aussi une hérésie chrétienne ou judéo-chrétienne comme le soutiennent certains historiens ;

– soit on se contente de la posture de l’homme de foi, respectueux de toutes les croyances.

Dans cet entre-deux, Mohamed Talbi n’a été ni totalement l’un, ni totalement l’autre. Le dialogue s’est souvent transformé en invectives contre les gens (les désislamisés), contre les idées (la désislamisation) et contre les croyances (le Judaïsme et le Christianisme).

Que retenir ?

Que reste-t-il de l’intention première de l’auteur “Pour tranquiliser mon cœur” : participer à la rénovation de la pensée religieuse ? Peut-être un chapitre d’une quarantaine de pages intitulé “Ni déterminisme, ni certitudes, ni décidabilité, mais volonté et certitude de Foi”. C’est le seul chapitre dont l’auteur a jugé bon de traduire l’intitulé en français. Mais même dans ce chapitre Mohamed Talbi n’enlève pas totalement le turban de l’apologiste qui tente, désespérément, de mettre la science au service de la Foi.

Tous ceux qui pensaient, à l’intitulé du livre, découvrir un essai philosophique et mystique sur le Cheminement vers Dieu dans le monde d’aujourd’hui resteront sur leur faim. Point d’humanisme soufi dans “Pour tranquiliser mon cœur”. Point d’innovation audacieuse non plus.

Mohamed Talbi nous promet un deuxième volume plus succulent autour de “La lecture vectorielle du Coran”. Espérons que, contrairement à son illustre prédécesseur Ibn Khaldoun, la suite de l’ouvrage sera plus intéressante que ses Prolégomènes.

Notes

*Mohamed Talbi : “Pour tranquiliser mon cœur”. Volume premier : “Le problème de la Foi, chez Cérès Editions. Octobre 2007.

Notons que ce livre est édité en même temps au Maroc par les Editions Le Fennec.

** Abdelmajid Charfi : “L’Islam entre le message et l’histoire”. Traduit de l’arabe par Andrée Ferré. Sud Editions. Tunis 2004.

Par: Zied KrichenRéalité (TUN) 26/02/2008

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