vendredi , 22 septembre 2017
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Djihad

Djihad signifie en arabe « effort vers un but déterminé ». L’expression complète est djihad fi sabil Allah, « effort sur le chemin de Dieu ». On a coutume, dans les langues européennes, de traduire djihad par « guerre sainte ». Il convient de bien en préciser le sens. Le djihad n’est pas une « guerre sainte » d’exécration et d’extermination, tel le herem biblique. Son but est de propager et/ou de défendre l’islam. Divers versets coraniques seraient à citer : ceux qui demandent de répandre l’islam par la persuasion ; ceux qui ordonnent de combattre pour repousser une attaque contre l’islam ; ceux qui ordonnent une offensive, mais hors des quatre mois sacrés ; ceux qui ordonnent le combat en tout temps. (Il faudrait tenir compte ici des « règles de l’abrogation », qui varient d’ailleurs selon les écoles.)

Rappelons d’abord la doctrine traditionnelle. L’islam est un universalisme. Sa propagation est un devoir pour la communauté musulmane. Il s’agit d’élargir toujours plus, jusqu’à la dimension du monde, la superficie des terres où seront reconnus « les droits de Dieu et les droits des hommes » prescrits par le Coran. Un appel (da‘wa) doit être adressé aux États qui ignorent l’islam ou le repoussent. S’ils se refusent à entendre cet appel, on peut alors (on doit, selon la plupart des auteurs) les attaquer les armes à la main. Ce n’est cependant pas le « crois ou meurs ». Les lois du djihad suivirent au cours des siècles les lois générales de la guerre. Il est même dit et redit que les non-combattants, femmes, enfants et moines, du moins s’ils ne prêchent pas la lutte, doivent être respectés. Les peuples vaincus, s’ils sont des croyants monothéistes « qui obéissent à un prophète », chrétiens, juifs, sabéens, mazdéens, peuvent ou se convertir à l’islam ou garder leur foi et leur organisation religieuse communautaire, à la seule condition de payer tribut. Ils deviennent en ce cas les « hôtes protégés » (dhimmi) de la communauté musulmane. Les non-croyants, eux, devraient ou se convertir ou être réduits en esclavage. Principe qui fut loin d’être partout et toujours appliqué.

L’obligation du djihad est une obligation religieuse qui ne cesse jamais. Mais il faut et il suffit qu’elle soit maintenue en un seul point des frontières musulmanes. Ce n’est donc pas une « obligation personnelle » (fard al-‘ayn), mais une obligation communautaire (ou « de suffisance », fard al-kifaya). Elle se transforme en « obligation personnelle » quand l’islam est attaqué et qu’est proclamée une mobilisation générale. Le djihad, comme toute guerre, serait de soi un mal (fasad). Mais, ayant pour fin de combattre un mal plus grand – l’impiété, la non-reconnaissance « des droits de Dieu et des droits des hommes » -, il devient un bien.

Quiconque entre en djihad doit le faire dans un esprit de total sacrifice de soi-même ; la participation au combat est dès lors un acte de « dévotion pure » (ikhlas). « Le djihad est le monachisme de l’islam », dit un hadith. Les combattants du djihad morts les armes à la main sont par excellence les « témoins » (shahid, pl. shuhada’). Ils sont assurés du salut éternel et entrent « sans retard » au paradis. « Ne crois surtout pas que ceux qui sont tués sur le chemin de Dieu sont morts ; ils sont vivants » (Coran, III, 149). Toute guerre, même à l’égard de non-musulmans, n’est pas djihad ; il y faut le motif directement religieux. Mais tout combattant d’une guerre juste est en un sens « témoin », et sera par participation shahid.

De nos jours, divers interprètes ont avancé que la lutte armée n’était que l’une des modalités du djihad. Il est même souhaitable, précisent-ils, qu’elle soit remplacée par l’apostolat et la propagande missionnaire, qui, elle, est indispensable. L’« effort sur le chemin de Dieu » reste obligation religieuse, mais peut et doit s’exercer aujourd’hui pacifiquement, par la persuasion, ainsi qu’y invitent plusieurs versets du Coran. Si toutefois un pays étranger ferme ses frontières aux apôtres de l’islam, le devoir de la lutte armée peut resurgir.

De nombreux auteurs spirituels, sunnites et shi‘ites, insistant sur le sens même du mot, enseignent que le premier « effort » est la lutte à exercer contre soi-même et ses passions, et contre tout mal moral au sein de la communauté. C’est là « le grand djihad (al-djihad al-kabir), la lutte armée contre les ennemis de l’extérieur n’étant que « le petit djihad » (al-djihad al-saghir). En comparaison de la « réforme des mœurs », dit Ghazzali dans l’Ihya’, la lutte armée est « comme un léger souffle de vent sur la mer agitée ».

Avec la montée de l’intégrisme dans le monde, ces jugements de musulmans tolérants sont vivement contestés dans les milieux islamistes radicaux. Un raidissement doctrinal est apparu d’abord, en 1979, dans l’univers shi‘ite, en Iran, avec l’instauration de la révolution islamique à l’initiative de l’ayatollah Khomeyni, puis dans le monde sunnite, avec l’établissement de la dictature islamiste au Soudan en 1989.

Mais c’est sans doute en Algérie que le djihad prend sa forme la plus aiguë dans les années 1990 : le Front islamique de salut, dissous par le pouvoir établi, puis le Groupe islamique armé s’en prennent aussi bien à des personnes d’origine européenne demeurées en terre d’islam qu’à des musulmans qu’ils jugent trop influencés par la culture occidentale.

Louis GARDET

© Encyclopædia Universalis

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