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Muscles, protéines et islam à Kaboul

Sport_Kaboul_1.jpgJ’ai passé quelques jours en Afghanistan. Encore. Je sais, c’est une manie, ça fait cinq fois que je viens dans ce pays. Mais Kaboul change au fil des années. Cette ville a survécu à 30 ans de guerre.

Elle a subi le joug soviétique, elle a enduré les moudjahidin qui l’ont mise à feu et à sang, puis elle a plié l’échine sous les talibans. Aujourd’hui, elle essaie de reprendre le rythme d’une vie normale en dépit de la guerre. Preuve à l’appui: le culturisme est à la mode et les gyms sont bondés d’hommes et de femmes aux muscles sculptés.

La pièce est encombrée de machines. On peut à peine circuler, l’espace est exigu. Les hommes se regardent dans le miroir en soulevant des poids ou en gonflant leurs muscles.

Le Gold Gym à Kaboul est plein à craquer. Le mur près de l’entrée est tapissé de photos d’hommes aux biceps d’enfer, vêtus d’un simple string. Dans un coin, la télévision hurle des chansons à la mode. La quantité d’hormones au pouce carré est phénoménale.

Le culturisme a la cote à Kaboul. Il existe environ 150 gymnases comme le Gold Gym. Sous les talibans, il n’y en avait que cinq ou six. Les hommes s’entraînaient en silence, car la musique était interdite. Ils devaient aussi garder leurs pantalons, seul le haut du corps pouvait être dénudé.

Les talibans ont été chassés du pouvoir en 2001. Au lendemain de leur chute, le Gold Gym ouvrait ses portes. Difficile de le rater. Sur la devanture, une immense affiche en couleur montre un homme en string qui bande ses muscles avec un rictus à la Arnold Schwarzenegger.

Le culturisme a des adeptes aussi chez les femmes. Quelques rues plus loin, elles s’entraînent dans un modeste gymnase. Ici, il n’y a pas de façade tapageuse, seulement une pancarte sobre qui montre une femme, habillée de la tête aux pieds, en train de faire du karaté.

Ce sont les jeunes de 18 à 25 ans qui fréquentent les gymnases. L’abonnement coûte cher: 500 afghanis (10$) par mois.

Hashmatulah est un fan de la musculation. Il en fait depuis l’âge de 16 ans. Aujourd’hui, il en a 23. Il a un bon boulot – il travaille pour une compagnie de téléphone cellulaire -, une fiancée et de gros muscles.

«Ma fiancée me trouve beau, dit-il. Elle aime les corps musclés.»

Il a déjà remporté une médaille d’or en 2005 dans une compétition où il affrontait les M. Muscles de l’Afghanistan. Il paradait sur une estrade, en string, devant une dizaine de juges.

Ce culte du corps est-il compatible avec l’islam?

«Oui, répond-il sans hésiter. Je ne prends pas d’alcool, je suis très religieux.»

Au printemps, il veut s’acheter des protéines pour augmenter sa masse musculaire. Selon le gérant du Gold Gym, Jabar Hotak, un homme tout en muscles, il devra y mettre le prix. Cinquante dollars par mois, précise-t-il, en exhibant une grosse bouteille remplie de poudre.

Les femmes, elles, ne prennent pas de protéines et ne font pas de compétition. En public, elles doivent être voilées, alors pas question de se balader en string sur une estrade.

Au Afghan Sisters Sports Union, l’atmosphère est moins survoltée qu’au Gold Gym. La plupart des femmes sont blotties contre la chaufferette électrique, mains tendues vers la chaleur. L’édifice n’est pas chauffé. Une petite neige tombe sur Kaboul.

Certaines font le tour du gymnase en joggant, d’autres pédalent sur des bicyclettes ou soulèvent des poids. Quelques enfants traînent autour en attendant que leur mère finisse leur séance d’exercice.

Environ 10% des femmes qui fréquentent l’Afghan Sisters font sérieusement de la musculation. Le phénomène est nouveau. Il n’existe que trois gymnases pour femmes à Kaboul. Le plus ancien a ouvert l’année dernière.

Soriya, 25 ans, fait de la musculation. «Elle veut avoir un corps magnifique et des gros muscles», dit en riant la propriétaire du Afghan Sisters, Frishta Fanah.

«Je suis fière de mon corps», dit Soriya. Elle s’entraîne deux heures par jour, six jours par semaine. Elle a peu d’occasions d’afficher son corps sculpté. Lorsqu’elle est invitée à un mariage, elle porte une robe à bretelles et un châle transparent couvre ses épaules. Dans les sorties en famille avec les cousins, les beaux-frères et les oncles, elle laisse tomber le voile et porte des vêtements qui laissent transparaître ses muscles.

Sinon, le reste du temps, seul son mari peut la contempler.

La Presse (CA) 08/02/2008

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