vendredi , 19 janvier 2018
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Islam au Sénégal, des Cheikhs de la jet-set

La Tidianiya « s’enrichit » de deux nouveaux Cheikhs : l’un est (ou fut) lutteur et l’autre est un musicien rockeur. L’insolite est que les deux promus sont des vedettes connues de la jet-set sportive et musicale.

Ces nouveaux Cheikhs ne sont pas connus dans la pratique du «Tasawouf», qui est la dimension d’intériorité de la Foi. De même, dans la Tarikha Mouride, des Cheikhs apparaissent et certains occupent parfois le devant de la scène au gré de manifestations confrériques de remerciement à un Guide ou même de manifestations politiques, selon les circonstances électorales et les surenchères.

En vérité, tout indique que depuis près d’une décennie, l’islam sénégalais – et l’épithète révolte, à raison, les jacobins de l’ascétisme islamique et les exégètes du Coran – semble investir de nouveaux créneaux. Une émulation réelle, mais presque taboue, entre confréries amène à élever au grade de Cheikh ou de Moukhaddam des personnes discrètes ou influentes et, actuellement, des personnalités publiques généralement connues ailleurs que dans l’espace de la Spiritualité et de la Contemplation d’Allah.

Ainsi, en choisissant, par exemple, des acteurs connus de la jet–set sportive ou musicale, l’on semble subtilement cibler une frange de la population et faire de la vedette, élevée au rang de Cheikh ou de Mouhaddam, une nouvelle «richesse » pour l’obédience ou la famille maraboutique et faire d’elle un pôle de convergence de fans au bénéfice de la communauté de celui qui l’adoube. C’est qu’au Sénégal, la notoriété confréro-maraboutique se mesure aussi à l’aune du nombre de disciples et de Cheikhs ou Mouhaddams. Certains disciples applaudissent, s’en réjouissent, font parfois acte d’allégeance au nouveau Cheikh et se mettent dans les rangs parce que dans toute confrérie, le choix ou la décision du Khalife ou de la personnalité religieuse d’une famille maraboutique sont des ordres qui ne se discutent pas. Pour les disciples, le Chef religieux l’a voulu parce que le Cheikh Fondateur en a donné sa bénédiction et Allah en a donné Son Agrément. Pour d’autres, ce sont des dérives, des excès ou des abus.

Mais qui doit être Cheikh?

Pour être Cheikh, certaines conditions doivent être réunies. Mouhamadou Sarr, islamologue à Guinguinéo, renvoie au Fatikhatoul-toulab de Seydi Hadji Malick Sy que celui-ci a tiré de Cheikh Ahmed Tidiane Chérif, le Mystique de Fez, Fondateur de la Tidianiya. En vérité, pour être Cheikh ou Moukhaddam dans la Tarikha Tidianiya, le prétendant ou la personne ciblée doit impérativement avoir des qualités de « tolérance et des vertus unificatrices au bénéfice de la communauté des musulmans ».

En réalité, avant d’être Cheikh ou Mouhaddam, la personne doit, bien sûr, être fidèle à son guide et inextricable aux valeurs de la Voie et de la Foi. Et à défaut d’être versé dans le Tasawouf, il doit être un modèle de croyant pur dont la personnalité repose essentiellement sur la pratique de la piété et de la Foi exclusive en Allah. Elle doit surtout et en tout se caractériser par un «renoncement total et absolu aux vanités du monde, aux plaisirs, aux richesses et aux honneurs ».

Dans le mouridisme, des exégètes de l’histoire de Cheikh Ahmadou Bamba et des spécialistes sont aussi catégoriques. « Il y a des disciples d’un guide religieux. Mais, il n’y a plus de Cheikhs, au sens où le conçoit le Chemin, depuis l’époque du Fondateur. On ne peut parler de Cheikh de X, mais de Cheikh Mouride », dit un spécialiste Mouride qui poursuit : « Seul Serigne Touba a des Cheikhs. On peut citer Cheikh Issa Diéne, Cheikh Ibra Fall, Cheikh Massamba Diarra, etc. Serigne Mouhammadou Moustapha, son Fils et premier Khalife a bénéficié de l’allégeance de ces Cheikhs et a assuré la continuité ».

Les Cheikhs sont ainsi les premiers compagnons de Serigne Touba et ses premiers disciples qui ont ouvert des écoles coraniques, construit des mosquées et participé à l’œuvre de construction éternelle de Touba. Ils sont arrivés au palédium de la Voie pour avoir fondu leur âme et dans la mystique Mouride et dans les vertus de désintéressement, de sacerdoce et de contemplation absolue et exclusive d’Allah.

C’est que, selon un spécialiste du Mouridisme, « n’est pas Cheikh qui veut ». Avant d’accéder à ce grade, la personne, au giron de Cheikh Ahmadou Bamba, progresse d’une station à l’autre jusqu’à l’unité de la Tawhid.

Mais ces critères sont-ils aujourd’hui respectés ? Ceux qui sont élevés au grade de Cheikh, dans la Tarikha Mouride ou de Mouhaddam dans la Tarikha Tidiane respectent-ils les principes fondateurs ? Ceux qui les élèvent suivent-ils les critères ? Ce sont des questions. Mais les spécialistes sont tous unanimes. « Un Cheikh tourne le dos aux mondanités, aux querelles, aux luttes de clans et aux jouissances terrestres pour lier son âme à la Voie et à Allah ». Lorsque Serigne Touba élève au rang de Cheikh, dit un chef religieux mouride, c’est uniquement pour le compte de l’Islam, de la Charia et de la Voie à porter au loin, dans la pureté et le sacerdoce, afin d’aider les âmes à se sauver. Un Cheikh authentique, poursuit-il, « n’a pas de parti ni de camp si ce n’est Celui d’Allah, de l’Islam et de la Voie mouride ». Il unit la communauté, mais ne la divise pas. L’histoire des Cheikhs Mourides indique qu’un Cheikh mène une pure spiritualité qui lui donne le charisme du mysticisme. Mieux, il doit être, dans sa vie présente comme dans son passé, un exemple achevé de droiture qui rompt d’avec les mondanités. Pour un spécialiste de la Tidianiya, si la personne a été aux premières loges de « choses ou d’actions où Allah et l’Islam sont absents, son adoubement aurait des raisons obscures, dévaloriserait le statut et serait un simple effet de mode et de fantaisie ».

Des craintes justifiées

Un intellectuel islamologue convoque Karl Marx : « Karl Marx a eu le culot de dire que la religion est l’opium du peuple ; si des ennemis de la religion ou de l’Islam l’évoquent subtilement, c’est aussi à cause de pratiques et de dérives qui n’entrent point dans le cadre de la Charia et de l’authenticité coranique ; il y a trop de dérives mises sur le compte de l’Islam ». Pour cet intellectuel, ces adoubements tout azimut entretiennent un maraboutisme (sic) qui crée une servilité et qui dévoie la Voie tracée par les héros de l’Islam au Sénégal. En Afrique et au Sénégal, constate-il, « la religion et la démocratie sont dévoyées. Ce sont les domaines où l’on constate trop de dérives ».

Or donc, au Sénégal, la foi en la Tidianiya et en la Mouridiya est si solide et si forte que le Cheikh Mouride ou Tidiane, ou le Moukhaddam, quels que soient sa personnalité, son discours et son passé, est pris, pour certains, comme un refuge et un recours auprès de qui, des âmes extatiques se pâment au giron du Cheikh Fondateur. Ainsi, le Cheikh incarne le Guide et l’approcher, dit-on, suffit. Est-ce une déviation ou une démesure ? C’est encore une question.

Seulement, disent des observateurs et des spécialistes, ce qui est déplorable, ce sont les très regrettables dérives constatées çà et là. Des Cheikhs, ayant un statut de Chef religieux, versent dans des querelles politiciennes, soutiennent via des disciples fanatiques, un leader, puis un autre, ou s’engagent dans un combat partisan de sorte que finalement, ils font de la Voie une actrice d’un jeu politique où l’Islam et Allah sont totalement absents.

Or la personne adoubée ou qui dit qu’elle est adoubée au grade de Cheikh, devrait, selon toutes les exégèses, s’engager à renoncer aux mondanités et à assurer la grande Djihad, celle de la lutte intérieure contre tout désir détournant l’homme de son centre, et la petite Djihad, celle de l’action pour l’unité et l’harmonie de la communauté contre toute forme de fantaisie et de clanisme. C’est de la sorte que le Moukhaddam ou le Cheikh, quelle que soit son obédience, incarne réellement son statut en étant « celui qui ne possède rien et n’est possédé par rien ». Au cas contraire, ces Cheikhs et Moukhaddams jeunes de type vraiment nouveau seraient des expressions de mondanités et de mystification qui donneraient une image autre de la confrérie. Et pourtant, les Fondateurs des Obédiences n’ont pas fait don de leur âme à l’Islam pour ça.

Tamsir Ndiaye Jupiter, Nouelhorizon (Sénégal) 11/06/2007

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