mercredi , 17 janvier 2018
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Hichem Djaït : Une œuvre monumentale

H. Djaït Drôle de Tunisie. Lésée par sa géographie, étriquée, mais bien servie par son histoire.Aujourd’hui la Tunisie peut s’enorgueillir de ses penseurs.Désormais, le Cepex ( le Centre national de l’exportation) n’a plus le monopole de l’exportation : à côté de l’huile, des dattes, du blé et des fruits de mer, il existe une denrée rare que notre pays est fier d’exporter à travers le Monde : La pensée.

Exporter la pensée n’a pas besoin de douane, de conteneur, ni de transitaire, mais de ce plus beau métier du monde : “Passeur d’idées et producteurs de sens” (comme le revendique Roland Barthes).Un des chantres de la pensée, excellent passeurs d’idées, producteur de sens et pédagogue, démineur des bombes idéologiques, est sans conteste Hichem Djaït.Avec son allure nonchalante, la cigarette éternellement entre l’index et le majeur, il débite ses phrases sur un rythme tellement lent qu’il frôle le sarcasme, tellement il mesure ses mots qu’il donne le temps à sa pensée de se transformer en phrases intelligibles.Je ne l’ai jamais entendu dire dans ses conférences et débats un mot de plus, ni articuler une phrase incomplète. Il parle comme un livre. Hichem Djaït est un livre.

Il y a des esprits mal tournés qui vont trouver mes mots dithyrambiques, parce qu’ils soupçonneraient que je connaissais, ou que je fréquentais notre grand penseur. Qu’ils se détrompent.Je n’ai jamais rencontré Hichem Djaït.. J’ai assisté à quelques-unes de ses conférences – pur bonheur- je l’ai croisé dans des séances de signatures, mais je ne l’ai jamais approché, tellement émerveillé par ce Maître.

Mais comme j’ai toujours revendiqué un statut de journaliste amateur, mais aussi celui de lecteur professionnel -comme le dit un autre maître qui vient de nous quitter, l’égyptien Kamel Zouheiri- j’ai lu Hichem Djaït. Tout Hichem Djaït ou, dirais-je, tout ce que j’ai trouvé signé Hichem Djaït. Lu c’est peu dire . J’ai bu ses livres. Ma soif de savoir sur l’Islam s’est assouvie en partie, une grande partie, en compagnie des livres de notre penseur.

Ses livres ne sont pas des opus imbuvables, ni des exégèses rapides : ils sont des boîtes à outils pour l’intellectuel, le Musulman civilisationnel comme ma génération et tout ceux qui cherchent à trouver matière pour répondre aux obscurantistes qui se réfèrent plutôt à des apocryphes ou à des textes engendrés par l’obscurantisme des derniers soubresauts des Lumières arabo-musulmanes.

Qui est Hichem Djaïet. ?

Je ne sais pas pourquoi les quatrièmes de couverture des livres de Hichem Djaït ne portent jamais de biographie, même succinctes. Certainement, la pudeur des grands Hommes, des grands penseurs.

Dans une société “Ajramisée” ( de Nancy Ajram) où les médias( nous y reviendrons un jour) sont occupés par une triste trilogie : Star Academy, Football, et vulgaires émissions de jeux, il ne reste guère suffisamment de places pour les penseur et les passeurs d’idées.

Qui est Hichem Djaïet ? Le fameux google donne 992 réponses pour «Hichem Djaït.» et toutes sont des références à des livres et articles. La fameuse encyclopédie du Net, la plus célèbre Wikipédia, le présente comme suit.

“Hichem Djaït, né le 6 décembre 1935 à Tunis, est un historien et islamologue tunisien.

Après des études secondaires au collège Sadiki, il obtient son agrégation en histoire en 1962 à Paris. Spécialiste de l’histoire islamique du Moyen-Âge, il écrit par la suite de nombreux ouvrages publiés en Tunisie et en France.

Membre de plusieurs commissions internationales, il mène une réflexion sur l’entrée du monde arabo-musulman dans la modernité.

Docteur ès lettres et sciences humaines en 1981 (à Paris), il est professeur émérite à l’Université de Tunis et professeur visiteur à l’Université McGill (Montréal), à Berkeley (Californie), au Collège de “France”, etc.

C’est suffisant mais, très suffisant.

Voilà comment son élève ou mourid Khaled Kchir le présente dimanche 16 avril à l’Africa lors de la présentation de son livre “Mahomet” ( Fayard, Paris, et Amal , Sfax excellente traduction de l’espoir des historiens tunisiens vivant à Paris , Hichem Abdessamad, on y reviendra) :

« Je tracerai l’itinéraire de Hichem Djaït en évoquant rapidement ses écrits à partir des années 1970 : son premier ouvrage part d’interrogations sur la personnalité arabo-islamique contemporaine, tandis que le second va scruter le rapport entre l’Europe et l’Islam, sa thèse est un examen minutieux du nouveau cadre de vie des Musulmans au lendemain de la conquête arabe de l’Irak au VIIème siècle, choisissant le prototype de Kûfa (sa région autour du Najaf est aujourd’hui dramatiquement présente sur les écrans de télévision). Sa quête d’hitorien le mènera à traiter de la première guerre civile qui déchira la Umma naissante ; celle – ci n’aura finalement été unie, que dans l’idéal imaginaire de certains discours construits tardivement. Cette remontée progressive des temps islamiques mènera Hichem Djaït au temps originel, celui du Prophète Mohamed, et c’est l’occasion pour l’auteur de tenter de restituer l’historicité de l ‘époque fondatrice » .

C’est succint , mais suffisant.Beaucoup!

Que reste – t – il quand on a lu l’œuvre de Djaït ?

D’abord citons les titres de ses ouvrages. Tout un programme .

– L’Europe et l’islam, éd. Le Seuil, Paris, 1978

– La personnalité et le devenir arabo-islamique ,éd. Le Seuil, 1974

– Al-Koufa, naissance de la ville islamique, éd. Maisonneuve, 1986

– La grande discorde (religion et politique dans l’islam des origines), éd. Gallimard 1989 et Cérès Editions, Tunis, 2007.

– Connaissance de l’islam, religion et politique dans l’islam des origines, éd. La Découverte, Paris, 1993.

– Azmat al-Thaqafa al-islamiyya, Dar al-Tali ‘a , Beyrouth,

– Fi-al-Sira Nabawiya, Dar al-Tali ‘a , Beyrouth, 1999.

– Fi-al-Sira Nabawiya Tome II, Dar al-Tali ‘a , Beyrouth, 200.

– La crise de la culture islamique, éd. Fayard, Paris, 2004 . Cérès Editions , Tunis 2005

– La fondation du Maghreb islamique, éd. Amal, Sfax, 2004

– Muhammad le prophète, éd. Fayard, Paris, Amal, Sfax 2007.

Des centaines d’articles et interviews qui restent encore des références à interroger un jour.

Voilà l’œuvre.

Qu’en est-il du projet “djaïtin” ?

C’est très simple. Comme le chantier de Youssef Seddik sur le Coran, l’atelier de Hichem Djaït est passionnant. Il s’agit tout simplement de l’installation d’un workshop d’une anthropologie historique des études islamiques de l’aube de l’Islam. Le retour aux textes originaux, le fameux Metn et surseoir la lecture des fameuses marges et les marges des marges. Ces références des esprits paresseux et des pseudo-penseurs agitateurs qui utilisent l’Islam, habillé de la robe de la dialectique marxiste ( en cachette) pour utiliser l’Islam à des fins bassement politiques : ceux qui aiment s’appeler fondamentalistes ou salafistes sous prétexte de retour aux origines. Ceux-là qui ne prennent de l’Islam que les épluchures et jetant dans la poubelle de l’histoire le corps du fruits. A force de lire les hawachi, les marges ; ils laissent les Arabes et l’Islam en marge du Monde et du Temps.

Très peu d’Arabes arborent des projets cohérents, mais il en existe. J’en cite : Tyeb Tizini, Abdallah Laroui, Mohamed Abed El Jabr ( avec quelques précautions) Mohamed Arkoun, Youssef Seddik, Mohamed Talbi et j’en oublie…

Chez Hichem Djaït, il ne s’agit pas de compilation, mais de relecture et d’interrogation du corpus de la littérature islamique à la jauge des sciences sociales modernes et de la méthodologie rigoureuse de la recherche scientifique en sciences humaines.

Point d’interprétation, ni exégèse rapide, mais réflexion, mise en question comme le faisaient les savants du quatrième siècle de l’Islam, ce fameux siècle des Lumières, ou comme le pratiquaient les penseurs andalous qui ont brûlé très vite pour qu’ils éclairent une Europe médiévale fanatique, inquisitrice et ténébreuse, je n’en cite qu’Ibn Rochd et Lissan Eddine al Khatib.

Ce n’est pas sur ces colonnes que nous développerons la pensée d’Hichem Djaït, mais disons qu’un tel penseur fait l’œuvre de dix ambassadeurs et que écouter et lire un pareil penseur comme Youssef Seddik, Mohamed Talbi, Mohammed et Abdelmajid Charfi, Yadh Ben Achour et d’autres nous réconcilie avec une tunisianité qu’on tente parfois d’étouffer.

Si des penseurs et des professeurs comme Hichem Djaït remplissaient chaque semaine les amphis de libre pensée de réflexions scientifiques et de notions sur le vrai Islam, il y aurait moins de barbus et guère d’évènements de Djebel Ressas.

De toutes manières, dorénavant je présenterai mon origine à l’étranger en me targant fièrement comme appartenant à cette Tunisie qui a donné Saint Augustin, Ibn Khaldoun , Khayreddine, Tahar Hadda et Hichem Djaït.

Abdelkrim Gabous (Réalités -Tun-: 02/05/07)

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One comment

  1. J’aimerais savoir si vous pouvez me donner une liste de sites musulmans francophones, de blog, ou d’adresse mail, qui prône l’effort d’interprétation de l’islam (ijtihad), où les gens peuvent poser des questions sur l’islam et recevoir des réponses par mail. Merci d’avance.

    mounir_mrabet@yahoo.fr

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