lundi , 14 octobre 2019
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Algérie: El Oued entre Islam confrérique et islamisme djihadiste

Souf_1.jpg 650 km séparent Alger de la ville aux mille coupoles, ou plutôt… aux mille commerces pourrait-on dire au vue de la flopée d’échoppes qui animent les souks de la perle du Souf. En franchissant les 220 km de bitume reliant Biskra à El Oued, nous passons à point nommé par la localité de Hamraïa, petite bourgade sortie de l’anonymat suite à l’embuscade terroriste qui avait coûté la vie à sept gendarmes du 15e groupement de gardes-frontières de Guemar, le 7 février dernier. Hamraïa se trouve à quelque 110 km au nord d’El Oued, dans la daïra de Reguiba. Toutefois, l’attaque avait eu lieu en plein désert, à quelque 70 km d’El Oued. En transitant par là, rien de particulier à signaler. Hormis un barrage de la Gendarmerie nationale et de la garde communale, pas de dispositif de sécurité exceptionnel. Après dix heures de trajet, El Oued s’annonce enfin avec sa mer de coupoles. Si la population est manifestement choquée par le dernier attentat qui venait réveiller les vieux démons de l’agitation djihadiste, toutefois, aucun signe, aucun symptôme ne donnent à percevoir quoi que ce fût d’inquiétant. L’oasis respire une certaine tranquillité. Avec son architecture tout en voûtes et en arcades enduites de gypse et de chaux, la vieille médina a quelque chose d’oriental, un parfum de Sanaa ou de Baghdad. Autour du vieux marché, baptisé Ahmed Miloudi, bat le cœur de Oued Souf, avec ses bazars, ses étals d’épices, ses magasins bien achalandés, ses trabendistes, ses herboristes, ses boutiques étroites bardées de produits électroniques et ses soupes populaires. Au milieu de tout ce brouhaha festif, difficile d’imaginer une bête maléfique rampant sous ces humeurs débonnaires.

« Il faut se méfier du désert qui dort »

Au groupement de gendarmerie de la wilaya, l’ambiance est bon enfant. Le bâtiment vert et blanc est loin d’être « bunkérisé » comme à Alger ou Boumerdès. « Le colonel est à Ouargla, on ne peut rien vous dire », nous dit un commandant. « C’est ça la guerre : un jour tu gagnes, un jour tu perds », commente un officier. « Tu as l’impression que tout est calme et brusquement, ils sortent de leur tanière », lance de son côté un sous-officier en suggérant de se « méfier du désert qui dort ». A la sûreté de wilaya, les services de police sont plus loquaces. Le chef de la police judiciaire est catégorique : « Les gens qui ont mené cette attaque ne sont pas d’El Oued. Ils sont étrangers à la wilaya. Ce sont des groupes qui viennent exécuter une opération et qui se replient dans les monts de Batna et de Tébessa, à Oum El Kmekem, El Ma Labyadh et dans les Aurès. » Oum El Kmekem est d’ailleurs le nom que la katiba (phalange) auteur de l’attaque s’est donné. Une simple référence topographique. « Ici, le terrain leur est totalement défavorable. C’est désertique, ils n’ont pas de zone de repli et ils n’ont pas de réseaux de soutien au sein de la population », poursuit notre source. Il faut donc en déduire que le GSPC-Est n’a pas vraiment de relais par ici, et que « Al Qaïda du Souf » peine à recruter en dépit d’un terreau à priori favorable à la mouvance djihadiste dans la foulée de l’attaque de Guemar de 1991. « Ici, les terroristes agissent en solistes, opérant des frappes isolées », souligne notre interlocuteur. « Dans cette région, dès qu’un terroriste montre sa tête, soit il meurt dans le désert, soit il se fait capturer. Ces gens-là vivent traqués comme des rats ou des fennecs », ajoute-t-il. Pour sa part, un officier des douanes estime que la connexion entre réseaux terroristes et réseaux de contrebande est parfaitement plausible. « Ce sont tous des hors-la-loi », tranche-t-il.

L’eau potable à 30 DA

Si les réseaux terroristes proprement soufis restent discrets (ils sont estimés à une centaine d’éléments depuis le début du terrorisme selon la police), le front social n’en demeure pas moins préoccupant. Le maire (FLN) d’El Oued parle d’un niveau de chômage élevé, dépassant largement les 20%. Hocine, 25 ans, TS en informatique, s’insurge : « Mon diplôme ne m’a servi à rien. Tu déposes un dossier au bureau de main-d’œuvre, on te propose un pré-contrat pour un salaire de misère. Tu postules à un boulot à Hassi Messaoud, tu butes contre le racisme des sociétés pétrolières qui ne recrutent que les gens du Nord. Les jeunes de Ouargla avaient raison de se soulever. » Pour gagner sa vie, Hocine recourt à la contrebande. « Je loue les services d’une camionnette à 60 000 DA. On va vendre de la farine, du sucre et de la semoule aux frontières nigériennes et au retour, je ramène de l’eau minérale d’El Goléa », confie-t-il. Le fait est que l’eau d’El Oued est saumâtre et tiède. Les remontées de la nappe phréatique et l’absence d’un bon réseau d’assainissement expliquent ce déficit en eau potable. Un important projet de drainage des eaux usées confié à une entreprise chinoise est en cours de réalisation. En attendant, les habitants d’El Oued continuent d’acheter l’eau. Des camions citernes sillonnent les rues de la ville à longueur de journée, proposant de l’eau douce à 25 ou 30 DA le jerrican de 20 litres. La plus cotée est celle de Bir El Ater. « Nous sommes à 200 km de Hassi Messaoud et la population manque d’eau potable et la moitié n’a pas de gaz de ville. Parfois, on ne trouve pas de l’essence Super. C’est scandaleux ! », s’indigne un ancien député FLN.

Chicha et graines de « tachghil echabab »

Au quartier Sidi Mestour, un groupe de jeunes jouent à la « ronda » en croquant des graines appelées « zenane », et que Abbès et ses compères ont rebaptisées malicieusement « tachghil echabab » (emploi des jeunes) . « C’est parce que nous n’avons que ça pour passer le temps », explique-t-il. D’autres préfèrent jouer au billard au « Youth Center », un centre dédié aux activités de jeunesse réalisé à titre caritatif par l’homme d’affaires Djilali Mehri. Sur la place principale d’El Oued, à la bordure du boulevard Khemisti, des chômeurs glandouillent en fumant la chicha, une nouvelle occupation qui est apparue il y a quatre ou cinq ans, affirme-t-on, et importée de Tunisie. « Rani n’flexi », « je fume sur le mode Flexy : pour 50 DA, je me fais recharger le moral », ironise Hodaïfa en tirant une bouffée de vapeur mielleuse de l’un des nombreux narguilés que propose un vendeur de cigarettes. « C’est mieux que de fumer autre chose », lâche Boumediène, son acolyte. Boumediène a 30 ans et vit de petits boulots. « On trime toute la journée dans des chantiers de construction pour une pige de 300 DA, et sans assurance. Tu mets 50 DA de côté pour la chicha pour ne pas devenir fou, qu’est-ce qui te reste ? », fulmine Boumediène avant de lancer : « Le peuple a faim. Avant, il n’y avait pas de SDF à Oued Souf, aujourd’hui, ils sont légion. Des familles entières vivent de pain et d’eau. Bessif ennass tfelleg rouha (on pousse les gens à se faire exploser). »

Mustapha Benfodil, El Watan 02/03/2008

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