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AFGHANISTAN: Des médias très (peu) libres

Courrier_International_1.jpgDans ce pays chaotique, les médias cherchent à conquérir leur liberté, relate USA Today. Mais elle leur est strictement mesurée – par les fondamentalistes islamistes comme par le gouvernement proaméricain.

La version afghane de Nouvelle Star est un excellent indice des bouleversements culturels que traverse le pays. Cette année, l’un des trois finalistes était originaire de la province – particulièrement agitée – de Kandahar. Un véritable progrès pour cette région conservatrice, berceau des talibans, ces fondamentalistes islamistes opposés à toute influence occidentale, dont le régime a été renversé par l’intervention américaine en 2001.
Autre fait plus remarquable encore : ce finaliste issu de Kandahar était… une finaliste – une jeune femme de 20 ans.

Mais selon Dauod Sediqi, le présentateur de l’émission, il faudra encore beaucoup de temps pour faire évoluer les mentalités. Lors des épreuves de sélection, il est allé à Kandahar en avion plutôt qu’en voiture par peur d’être la cible d’un attentat islamiste. « Dans les grandes villes, les gens m’adorent », explique Sediqi, 27 ans, qui arbore des chemises Dolce & Gabbana. « Mais il y a des coins où ma vie est en danger. »

Le monde des médias afghans, en pleine expansion et en pleine mutation, doit assumer ces contradictions. Des dizaines de chaînes de télévision, de journaux et de magazines se multiplient et cherchent à repousser les limites des convenances, tandis que les talibans et leurs sympathisants continuent de stigmatiser cette influence étrangère hérétique. Mais cette volonté de contrôler les contenus des programmes télévisés n’est pas uniquement le fait d’extrémistes.

Le gouvernement du président Hamid Karzai, pourtant pro-occidental et proaméricain, n’hésite pas à intervenir quand il juge que les limites de la bienséance ont été dépassées. En avril, le ministre de la Culture et de l’Information a ainsi interdit d’antenne cinq feuilletons indiens à succès, jugés incompatibles avec les valeurs islamiques et afghanes. Les télévisions afghanes avaient pourtant réalisé le doublage dans les langues locales et coupé au montage toutes les scènes susceptibles d’offenser – montrant des femmes trop dénudées, faisant référence à la religion, où les acteurs consommaient de l’alcool –, mais ce n’était apparemment pas suffisant.
En mars dernier, la chambre basse du Parlement a demandé que la danse et d’autres pratiques non conformes à l’islam disparaissent des écrans de télévision. Cette résolution a été adoptée à la suite de la diffusion par la chaîne privée Tolo TV – la plus populaire du pays – d’images d’hommes et de femmes qui dansaient ensemble lors d’une cérémonie de remise de prix. « Je ne suis pas contre le divertissement », a déclaré Enayatullah Baligh, membre du Conseil des religieux, un groupe consultatif favorable à la censure dans les médias. « Mais les programmes qui montrent des femmes en train de danser, des femmes dénudées ou sans voile, ou qui dansent avec des hommes sont intolérables. »

Tolo TV, créée en 2004 par l’homme d’affaires australo-afghan Saad Mohseni et ses proches, est de loin la chaîne préférée des Afghans. Installée derrière des murs de pierre et des barbelés, elle abrite une rédaction bourdonnante d’activité, un jardin où les journalistes relisent leurs notes et une cantine où des femmes en jeans et des hommes en tee-shirts échangent idées et indiscrétions.

Tous les mercredis soir, Tolo diffuse son émission la plus regardée : Danger Bell, où, par le biais de chansons satiriques, de sketchs et de gags, le comique Hanif Hamgam se paie la tête des hommes politiques de tous bords. « Je ne respecte personne, dit-il. Même quand les nouvelles sont mauvaises, il faut que les gens rient. » Le ministre de la Culture, Abdul Karim Khurram, nommé il y a deux ans avec l’aval des fondamentalistes, est son bouc émissaire préféré. Il le traite régulièrement d' »inculte ». Convaincu que Khurram est un ennemi de la liberté d’expression, Tolo TV a diffusé une vidéo où le ministre déclare : « Ces trucs que veulent nous apporter l’Occident et l’Europe et qu’ils appellent la liberté d’expression et autres fantaisies : c’est du vent. »

Khurram, ancien partisan du chef de guerre fondamentaliste Gulbuddin Hekmatyar, explique que ses propos ont été sortis de leur contexte. « J’ai vécu en Occident », rappelle le Ministre, qui a fait ses études en France. « Je veux les mêmes droits pour les Afghans. »
Mais Khurram reconnaît que certains programmes vont trop loin. Selon lui, le petit écran doit se garder de montrer des femmes sans voile, des gens en train de danser ou de chanter, ou d’évoquer des religions autres que l’islam : « C’est incompatible avec notre culture. »

Courrier International, 20/06/2008

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