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Mariage annulé, affaire « La Rumeur »… La France régresse!

mariane_1.jpgPar: Esther Benbassa (historienne EPHE) – Depuis quelques années, la France a peur et se fait peur. Est-ce la faiblesse des valeurs républicaines, de moins en moins porteuses dans un monde globalisé et sans frontières? Ou tout simplement le ressentiment d’un ex-empire colonial toujours drapé dans son arrogance, pris de complexes face au géant américain surpuissant non seulement économiquement, mais aussi culturellement? Sans oublier le spectre menaçant des forces montantes de la mondialisation comme la Chine ou l’Inde qui effraient la vieille Europe dont l’énergie s’essouffle et l’économie montre de sérieux signes de faiblesse.

Le 11 septembre 2001 a par ailleurs donné une justification ultime à l’obsession sécuritaire qui accompagnera toute la campagne présidentielle de 2002, ayant mené, au deuxième tour, à un face à face entre Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac, dont le second sortira finalement vainqueur. C’est dans les derniers mois de l’année 2001 qu’on commence à évoquer un antisémitisme galopant au sein des milieux issus de l’immigration maghrébine, lequel finit par être décrit avec des tons apocalyptiques. Nous sommes en pleine seconde Intifada. Tout concourt à faire de l’islam l’ennemi de l’Occident. C’est l’entrée dans l’ère du soupçon au carré. Le « choc des civilisations » se transforme en argument imparable dans certains cercles.

L’Etat s’acharne contre le rappeur Hamé

C’est dans cette atmosphère qu’on agite les vieux fantômes de la peur et c’est alors qu’éclate l’affaire du groupe de rap engagé La Rumeur, qui se présente comme subversif et underground. Ses figures de proue, Ekoué et Hamé, même s’ils revendiquent leur identité de fils d’immigrés et de banlieusards, échappent aux clichés habituels: tous les deux sont bardés de diplômes universitaires.

Dans un article figurant dans le fanzine accompagnant leur album de 2002, L’Ombre sur la mesure, Hamé écrit:

« Les rapports du ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. »

Le contexte est favorable à ce que cette phrase fougeuse, devienne le motif d’un harcèlement judiciaire qui dure encore. Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l’Intérieur, porte plainte contre l’auteur de cette phrase. En 2004, ce dernier est relaxé par le parquet qui considère que ces propos relèvent de la liberté d’expression.

En 2005, le procureur de la République fait appel de ce jugement. Hamé est de nouveau relaxé en 2006. Cette fois le ministère de l’Intérieur se pourvoit en cassation. En 2007, la Cour de cassation annule la décision de relaxe de 2006. C’est ainsi que Hamé comparaissait à nouveau le mardi 3 juin devant la cour d’appel de Versailles. A croire que l’Etat, cette immense machine, tremble devant un jeune rappeur. Franchement, on atteint un sommet de ridicule.

Les paroles polémiques de Hamé mettent-elles à tel point en danger la République et sa police? Si c’est le cas, la République est vraiment chancelante et ses citoyens ont toutes les raisons de s’inquiéter pour leur sécurité… En fait, le syndrome sécuritaire traduirait tout simplement cette faiblesse, encourageant un zèle rageur à démontrer à tout prix qu’il revient à l’Etat de protéger les citoyens de tous ces dangers qui les guettent, dont les immigrés et leurs descendants seraient les représentants. En fait, une sorte de méthode Coué à usage politique.

Certes, le motif de la plainte contre Hamé était la « diffamation publique envers la police ». Si sa manière d’exprimer sa colère n’était pas des plus modérées, ce que dit Hamé n’est pas infondé. La critique, par essence, supporte l’excès et en présuppose la possibilité. Et la polémique sans excès ne serait pas de la polémique.

Une liberté d’expression incomplète

Des cas de jeunes tués par la police, sans raison précise, sont là pour témoigner de cette violence au quotidien qui ne fait qu’engendrer de la violence en retour au lieu de la circonscrire. Violence et contre-violence largement présentes dans ces ghettos qui rappellent l’échec des politiques d’immigration aussi bien de la gauche que de la droite. De surcroît, la police française ne s’est pas toujours distinguée, dans l’histoire du XXè siècle français, par son pacifisme et son sens du bien commun. Sans vouloir confondre les polices de toutes les époques, on ne peut pas ne pas garder à l’esprit son rôle peu glorieux dans la déportation des Juifs, ou pendant la guerre d’Algérie. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y eut pas des policiers qui résistèrent dans ces moments sombres, mais ce n’est évidemment pas à ceux-là que s’en prenait Hamé.

Dans un pays où la liberté d’expression est soumise à la censure des prétoires, la démocratie est affaiblie. C’est le serpent qui se mord la queue. Car plus la démocratie faiblit, moins elle tolère la critique. Prenons les États-Unis, qui ont connu avec le maccarthysme leurs moments de ténèbres. Ils sont aujourd’hui le pays où la liberté d’expression est exercée comme un droit inaliénable de l’individu et du citoyen. Chez nous, la liberté d’expression, si elle n’est pas entourée de toutes les précautions rhétoriques, donc corsetée, peut se trouver assez vite sanctionnée. Hamé n’est pas la première ni la seule victime de cette situation, mais espérons que la raison et le bon sens l’emporteront sur la logique de harcèlement judiciaire qu’il subit. La liberté d’expression est le combustible vital d’une nation qui se respecte et qui est tournée vers l’avenir. Oui, d’une nation qui compte avancer.

Le cas Guigne

Il y a quelques mois, le sous-préfet Bruno Guigue était limogé de ses fonctions pour avoir écrit un texte critique, quelque peu emporté dans son expression, sur Israël sur le site d’Oumma.com, organe franco-musulman -et ce à la demande expresse de représentants d’institutions juives. Là aussi, la République a témoigné de ses faiblesses non seulement en mettant une fois de plus en péril la liberté d’expression, mais aussi en cédant aux demandes d’un groupe de pression qui considérait l’article en cause comme relevant de l’antisémitisme, lorsqu’on sait que si Bruno Guigue critique durement Israël, il n’est nullement antisémite; il citait d’ailleurs (sans donner ses sources) des informations recueillies dans des ouvrages écrits l’un par une Israélienne et l’autre par un journaliste d’origine juive.

Le mariage annulé pour marchandise non-conforme

Un dernier exemple de défaillance de notre République, cette fois-ci, est lié à ses préjugés sur l’islam: l’annulation à Lille d’un mariage entre deux Maghrébins, à la demande du mari. La raison invoquée est que l’épouse, contrairement à ce qu’elle avait affirmé avant son mariage, n’était pas vierge. Un magistrat français a prononcé l’annulation. Est-ce qu’il l’aurait fait si le couple était français de souche, blanc et catholique? Un mari rendait ainsi une marchandise non-conforme, et le juge, au XXIè siècle, dans un pays occidental, victime de ses propres clichés, prononçait un verdict digne d’un régime fondamentaliste musulman. Et notre Garde des Sceaux approuvait dans un premier temps ce jugement, ce qui n’est pas moins inquiétant. Etaient ainsi bafoués non seulement les acquis de la lutte des femmes, mais aussi la simple dignité des femmes en tant que femmes. Un divorce, on aurait compris, mais l’annulation…

Oui, la France des Lumières, cette France de Voltaire -mais où Voltaire, aujourd’hui, aurait sûrement eu maille à partir avec la justice-, la France de la Révolution, des droits de l’homme (et de la femme), de la Commune de Paris, des intellectuels critiques, de la liberté, cette France-là est en berne. Ses intellectuels préfèrent le confort du consensus au risque de la confrontation. La critique est démodée, vive le conformisme. Les ors de la République les éblouissent, et même si ce n’est pas tout à fait nouveau dans l’histoire de notre pays, tout de même leur silence surprend. La France, décidément, ne se ressemble plus…

Source, Rue89, 06/06/2008

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  1. Les universitaires ont toujours une longueur d’avance sur les politiques…

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