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La preuve par la Turquie : le libéralisme fonctionne, en terre d’islam comme ailleurs

Par: Guy Sorman
De 2004 à 2008 (statistiques du FMI, prévisions d’Astarès), la richesse par habitant en Turquie aura progressé de 20 % ; il n’est pas nécessaire de chercher plus loin la raison de la victoire du Parti démocrate-musulman AKP aux récentes élections. Après des années de mauvaise gestion et d’inflation sous des gouvernements laïques et étatistes, il revient à ces démocrates-musulmans d’avoir rétabli une relative stabilité des prix et de présider à une croissance annuelle de 6 % depuis quatre ans. L’économie turque se développe désormais plus rapidement que la moyenne mondiale qui est de 5 % et elle s’approche du peloton de tête sino-indien. Cette réussite est due en grande partie aux entrepreneurs surnommés les « tigres anatoliens », par analogie avec les tigres asiatiques, issus de la région centrale la plus pauvre de Turquie. Ces industriels et commerçants remarquables à l’exportation sur le marché européen et mondial, se distinguent aussi par un fort engagement religieux, mystique parfois. Entrepreneurs et musulmans, ils symbolisent un nouveau capitalisme en islam, que l’on peut rapprocher des pionniers du capitalisme européen, naguère enracinés dans la foi calviniste. Les tigres anatoliens constituent la base électorale du parti démocrate-musulman ; celui-ci leur a taillé une stratégie économique sur mesure, franchement libérale et pro-européenne.

Par-delà l’exemple turc, on ne souligne pas assez que tous les pays musulmans sont aujourd’hui, engagés dans une croissance forte : l’institut de recherche Astarès, pour la période 2004-2008, avance une moyenne de 5,9 % par an, pour trente-deux pays musulmans (Irak, Somalie et Palestine exclus pour raisons de guerre), aussi divers que l’Indonésie ou le Maroc. Sont considérés comme musulmans, les pays où 80 % de la population au moins est musulmane. Cette prospérité nouvelle serait-elle due au pétrole ? Il y contribue mais si l’on retire les pays pétroliers de l’échantillon, la croissance moyenne des autres se situe à 5,5 %, toujours au-dessus de la moyenne mondiale.

Des économies qui furent longtemps anesthésiées, voire des cas désespérés, comme le Maroc, le Bangladesh ou l’Égypte atteignent 6 % par an ; le Pakistan et l’Indonésie figurent dans cette même catégorie des économies émergentes. Seul le Yémen connaît un taux de croissance inférieur à l’augmentation de sa population. Ce n’est donc pas l’islam qui interdirait le développement économique, cette vieille thèse pseudo- culturaliste tant rabâchée. Toutes ces économies « musulmanes » étaient en réalité paralysées par des stratégies contre-productives généralement héritées du socialisme : bourgeoisie expulsée ou dépossédée, autarcie, et planification centrale. Mais depuis les années 1980, sous l’influence des doctrines libérales, avec les conseils du Fonds monétaire international, grâce à la mondialisation des échanges, tous les gouvernements concernés se sont engagés dans des politiques de libéralisation ; celles-ci procurent des résultats heureux sous tous les climats, dans toutes les civilisations. La route est la bonne, mais les gouvernements des pays musulmans ne sont qu’à mi-parcours comme en témoigne une inflation qui reste plus élevée que la moyenne mondiale : 7,6 % en Islam contre 3,6 % dans le monde. Cette discordance révèle une gestion publique encore médiocre et des États trop dispendieux. Lorsque ces dépenses publiques seront maîtrisées, ces pays peuvent espérer rejoindre le peloton sino-indien, entre 7 et 10 % par an.

L’islam n’empêche pas le développement économique ; on peut même envisager qu’il le favorise car les tigres anatoliens ne sont pas isolés dans les mondes musulmans. La tradition islamique ne célèbre-t-elle pas le commerce et la réussite économique ? Le Coran est le seul livre sacré au fondement d’une religion qui encense la richesse ici bas au contraire des Évangiles ou du bouddhisme qui préfèrent la pauvreté ; Mahomet est le seul prophète qui fut entreprenant et marié à une négociante. La réussite matérielle en Islam est donc, comme elle le deviendra tardivement chez les calvinistes, un signe d’élection. Ceci explique que les partis politiques qui se réclament de l’islam, comme l’AKP, sont toujours favorables à l’économie de marché.

Bien des raisons peuvent expliquer l’échec économique des pays musulmans à l’époque moderne : la colonisation, le socialisme arabe, le despotisme, les guerres. Mais parmi toutes ces causes, la religion, à l’ex- périence, est bien la moins convaincante. Les musulmans au XXe siècle, s’enfoncèrent dans la misère sous des régimes autoritaires et socialistes ; ils cheminent maintenant vers le mieux-être grâce à des régimes moins répressifs et convertis à l’économie de marché. La Turquie en tête, et trente-deux pays musulmans prouvent que le développement n’est jamais une affaire de croyance ; il ne dépend que des bons choix de politique économique. L’antilibéralisme est toujours une catastrophe, tandis que le libéralisme marche, en islam ou pas. Saluons cette bonne nouvelle qui nous vient de Turquie et d’ailleurs ; ne craignons pas l’islam quand il est moderne.

Le Figaro, 27/07/2007

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One comment

  1. La question de la solubilité de l’Islam dans la vie moderne ne se pose pas. La religion n’existe pas hors du contexte social, hors des acteurs sociaux. La vrai question serait de savoir si les musulmans sont capables de suivre les exigences de la modernité ou non.

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