samedi , 25 novembre 2017
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Halte à l’instrumentalisation du sacré contre la liberté

(Le Maghreb. Tunisie)– l’exposition Printemps des Arts, s’est tenue sans aucun incident, au Palais Abdellia à la Marsa. Le 10 juin, dernier jour de la manifestation, une association qui s’était déjà illustrée par ses interventions intempestives, dont celle par laquelle elle a empêché l’universitaire Ikbal Gharbi d’exercer à ses fonctions à la tête de Radio Zaytouna, est arrivée à l’exposition avec un huissier notaire qui avait besoin de faire oublier son passé Rcdiste; l’exposant fut mis en demeure de retirer des tableaux jugés provocateurs et attentatoires au sacré et aux bonnes mœurs sous peine de se voir poursuivi en justice.

Par-delà les précédents de l’association et de cet huissier, et par-delà la question des limites imposées à la création artistique et à la liberté d’expression au nom du sacré et des bonnes mœurs, qui est l’objet central de cette réflexion, il est du droit de toute association et de toute personne d’engager des poursuites judiciaires, dans le cadre du respect de la loi, pour quelque motif que ce soit. Le problème, c’est que les choses ne se sont pas arrêtées là. A l’appel de plusieurs associations, des artistes, des intellectuels et des politiques ont manifesté leur soutien à l’exposition et à la liberté d’expression et de création artistiques. Le soir du 10 juin, une déclaration attribuée à Aymen Al-Zhawâhirî, le chef d’Al-Qaïda, relayée par les médias du monde entier, appela les Tunisiens à s’insurger contre le gouvernement d’Ennnahda accusé d’avoir renoncé à appliquer et à faire respecter la «Chariâ».

Le soir même, une manifestation de salafistes a pris pour cible le palais Abdellia, où s’était tenue la manifestation, et l’a partiellement saccagé. Les artistes et certains acteurs politiques, dont en particulier Nejib Chebbi et Chokri Belaïd, ont fait l’objet de discours de haine appelant à les tuer comme apostats en raison de leur prise de position. La réaction très complaisante des pouvoirs incriminant, comme d’habitude, les «provocations peu responsables des sentiments religieux du peuple» et la violence «des extrémistes de gauche et des extrémistes religieux», et l’appel à la défense des symboles sacrés du peuple, ont encouragé les salafistes à passer à l’acte dans la nuit du 11 juin : des tribunaux, des postes de polices, des locaux de l’UGTT et de partis politiques de l’opposition, de bars, des maisons closes, etc. ont été la cible d’une violence qui rappelle celle des milices de Ben Ali au lendemain du 14 janvier 2011.

Certes, des bandes criminelles ont pris part à ces émeutes pour des motifs qui n’ont rien à voir avec ceux des salafistes. Il est aussi probable que des membres des anciennes milices de Ben Ali en ont profité. Malgré la gravité de la situation et la revendication des émeutes par les militants et les dirigeants salafistes qui, à l’instar d’Abou Ayoub, ont clairement affirmé leur allégeance au chef d’Al-Qâ‘ida et leur adhésion à son appel, les déclarations des trois présidents, des ministres de la Culture et des Affaires religieuses, comme celles d’autres responsables, ont continué à mettre sur le même plan la violence des salafistes et la soi-disant provocation des artistes et des laïques non respectueux des sentiments religieux de la population, sans pour autant désigner un seul tableau que l’on pourrait considérer, à tort ou à raison, comme attentatoire au sacré et aux bonnes mœurs, et sans dire en quoi les cibles de la violence salafiste étaient concernées par ces accusations lancées sur la base de rumeurs et de manipulations : certains tableaux invoqués à l’appui de ces accusations ne faisaient pas partie de l’exposition, et celui qui fut le plus incriminé n’était même pas en Tunisie ! Ce serait un tableau d’une collection située au… Sénégal !
Ce que le pays est en train de vivre – car la situation est loin d’être apaisée –  n’est qu’un épisode dans la longue histoire de l’instrumentalisation de la religion et de la morale contre la liberté d’expression en général et la création artistique en particulier, que ce soit en Tunisie ou dans d’autres pays musulmans ou d’autres confessions : les actuelles manifestations de violence rappellent celles qui ont suivi la diffusion de Persépolis par la chaine Nesma, la projection du film Ni Dieu ni maître, pour ce qui concerne la Tunisie, celles qui ont visé les Versets sataniques de Salman Rushdie, les caricatures publiées par un journal xénophobe de l’extrême droite au Danemark, la sortie de films comme L’émigré ou Le destin de Youssef Chahine, Submission du réalisateur néerlandais Theo Van Gogh, etc., au niveau des mondes de l’islam et au nom de la religion musulmane.

Ces manifestations interviennent dans un contexte de crispation identitaire favorisé par des injustices, des frustrations et un désenchantement général par rapport aux rêves de développement, de progrès et d’amélioration des conditions de la vie dans un monde juste et respectueux du droit de tous les peuples à vivre en paix et dans le respect de leur souveraineté. Dans ce contexte, tout ce qui était permis jusqu’aux années 1970/1980 est devenu progressivement frappé d’interdit au nom de la religion, de la morale et du respect d’une identité à fleur de peau : des ouvrages qui faisaient partie des programmes scolaires et universitaires comme Les mille et une nuits, Al-Ayyâm de Taha Hussein, sont devenus suspects et ont été l’objet de campagnes visant à leur interdiction.

Entre 1999 et 2001, l’ouvrage de référence de Tharwat Okasha sur l’art figuratif musulman (Mawsû‘at al-taçwîr al-islamî) a subi un toilettage couvrant de blanc les visages de personnages de miniatures représentant des scènes prophétiques. On peut multiplier les exemples qui illustrent cette dérive liberticide qui n’est pas seulement le fait de groupes salafistes ; les pouvoirs, quelle qu’en soit l’idéologie, y contribuent en se livrant à une compétition avec ces groupes au détriment des libertés dans le vain espoir de leur tirer le tapis de sous les pieds. Des penseurs ont payé de leur vie cette dérive : le théologien Mahmoud Muhammad Taha au Soudan, Faraj Fouda en Egypte, Mahdi ‘Amil (Hassan Himdan) et Hussayn Muruwwa au Liban, Tahar Djaout, Abdelkader Alloula et bien d’autres en Algérie, etc.

En Tunisie, une «liste noire» d’intellectuels et d’universitaires a déjà été dressée par des groupes fanatiques leur demandant de se repentir sous peine d’être exécutés comme apostats, avant que ce genre de menaces ne vise, ces derniers jours, les artistes et des acteurs politiques.

Outre le fait que le sacré et les sentiments religieux ont toujours été, par le passé comme de nos jours, dans les mondes de l’islam comme ailleurs, des prétextes pour détourner les populations des véritables causes de leurs malheurs en inventant des menaces et des ennemis fantasmagoriques, la question qui est souvent éludée dans les réactions vis-à-vis des violences commises au nom de la religion et des «bonnes mœurs» de la société, concerne précisément le caractère sacré de la liberté d’expression et de création artistique. Il est dangereux d’adopter une ligne de défense qui consiste à montrer patte blanche en disant : «Nous sommes tous des musulmans soucieux de respecter les symboles et les valeurs sacrés de la société» ; «s’il y avait la moindre atteinte au sacré, nous serions les premiers à les dénoncer et à réclamer des sanctions», etc. Une telle ligne de défense considère que la liberté d’expression et de création artistique n’est pas un droit fondamental qui doit être protégé contre toute limitation arbitraire invoquant des considérations aussi subjectives et relatives que la provocation des sentiments de tel ou tel groupe !

En dehors de la profanation des lieux de cultes, de sépultures, d’objets légalement identifiés comme sacrés et mis à l’abri dans des espaces qui leur sont réservés (lieux légalement reconnus et protégés comme relevant du sacré d’une communauté, quelle qu’elle soit et quelle qu’en soit le poids démographique au sein de la société) toute invocation du sacré pour limiter les libertés fondamentales, dont la liberté d’expression et de création artistique, est arbitraire et doit être dénoncée et sanctionnée comme telle.

Or, souvent ceux qui invoquent les atteintes au sacré pour justifier leurs violences contre celles et ceux auxquels ils attribuent ces atteintes, sont les premiers à ne pas respecter le sacré des autres, et il est rare de les voir s’émouvoir ou dénoncer les atteintes au sacré des autres (surtout quand elles sont commises par les leurs). Le dynamitage, effectué en Afghanistan par les talibans, des Bouddhas sacrés aux yeux des bouddhistes du monde entier et classés comme patrimoine de l’humanité, est un exemple souvent rappelé à juste titre aux musulmans qui protestent, à tort ou à raison, contre la profanation de leur sacré.

En rapport avec la question du sacré, il est important de préciser que le délit de blasphème au nom duquel des jeunes de Mahdia ont été condamnés, dans l’indifférence quasi générale de la classe politique, n’a aucune place dans un Etat de droit respectueux de la liberté de conscience, de pensée et d’expression. De même, l’interdiction de vente de livres chiites, la prise de mosquées appartenant depuis des siècles à la communauté ibadhite de Jerba, les attaques contres les lieux de cultes juifs et chrétiens dans différentes villes, comme les attaques visant des bars et des débits d’alcool, sont des atteintes aux libertés fondamentales au nom d’une lecture de l’islam qui n’a pas à s’imposer à celles et ceux qui ne la partagent pas.

Il est inadmissible, après une révolution portée par des aspirations démocratiques et par le désir de liberté, de limiter ainsi les libertés fondamentales au nom de la religion ou des valeurs de la société dont personne n’est le gardien, ni de droit ni de fait.

Pour ce qui est des «bonnes mœurs», souvent invoquées par des hypocrites qui font en cachette ce qu’ils font semblant de respecter en public, pour régenter les comportements individuels et collectifs, il est important de préciser que c’est un argument qui n’est pas moins liberticide que l’invocation arbitraire du sacré.
Il est urgent, en ce moment où l’Assemblée constitutionnelle est en train d’élaborer la loi fondamentale du pays, de garantir par des règles claires et qui ne laissent aucune place à des interprétations fantaisistes de ceux qui s’érigent en gardiens du sacré et de la morale, la liberté d’expression et de création artistique contre toute limitation arbitraire.

La loi doit définir précisément et de façon universelle et impersonnelle, ce qui relève du sacré des uns et des autres dans le cadre d’une législation fondée en premier lieu sur le respect des libertés et des droits fondamentaux de tous les humains, sans aucune distinction de sexe, de croyance ou incroyance, de couleur, d’origine, d’orientation sexuelle et de tout autre motif de discrimination.

*Professeur de Science Politique à l’Université Lyon2, il a publié Les Voies de l’islam, approche laïque des faits islamiques (CRDP de Franche- Comté / Ed. du Cerf, 1996),
Il est urgent, en ce moment où l’Assemblée constitutionnelle est en train d’élaborer la loi fondamentale du pays, de garantir par des règles claires et qui ne laissent aucune place à des interprétations fantaisistes de ceux qui s’érigent en gardiens du sacré et de la morale, la liberté d’expression et de création artistique contre toute limitation arbitraire.

Le délit de blasphème au nom duquel des jeunes de Mahdia ont été condamnés, dans l’indifférence quasi générale de la classe politique, n’a aucune place dans un Etat de droit respectueux de la liberté de conscience, de pensée et d’expression.

Mohamed Chérif Ferjani

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