Une société religieuse dans un Etat laïque

• 11 Mai, 2012 • Catégorie: Livres

Dans son dernier ouvrage, Talaat Radwan revient sur les fondements de la notion de laïcité. Il s’insurge contre l’islam politique, tout en restant optimiste sur l’avenir de l’Egypte.

Il est certainement légitime pour Talaat Radwan, vu les données actuelles, de se demander dans son dernier ouvrage, A propos de la laïcité, et la relation entre la religion et la politique, si la révolution du 25 janvier peut se transformer en échec. Surtout après la percée des groupes de l’islam politique qui ont raflé la majorité aux élections parlementaires. Le livre, publié par l’organisme général des palais de la culture, fait partie d’une série de livres de poche ayant pour vocation la sensibilisation politique.

Bien que l’Egypte se trouve à la croisée des chemins, Radwan demeure néanmoins optimiste quant à la possibilité d’éviter un échec par l’établissement d’un Etat moderne et non discriminatoire. Un Etat qui évaluerait l’individu selon l’unique critère du travail et non pas selon un arrière-plan confessionnel. Selon lui, c’est là que réside la voie du développement et du progrès.

Aux yeux de Radwan, l’autre voie mènerait à un retour aux époques de la préhistoire, où les fils d’un seul peuple s’entretuaient à cause d’un quelconque problème résultant d’une culture générale dominante négligeant totalement les valeurs et les droits de la citoyenneté.

Radwan estime que tout doit commencer par une lutte contre le radicalisme religieux avec ses deux volets islamo-chrétien. Il devient donc impératif d’effacer tout ce qui véhicule le racisme dans nos programmes médiatiques et éducatifs et d’inculquer aux Egyptiens qu’ils font tous partie d’un même tissu social. Il faut donc cesser de ressasser le refrain qui émerge à chaque fois qu’un accident d’ordre confessionnel survient, et selon lequel musulmans et chrétiens sont les deux composantes de la société.

L’auteur s’érige contre les méthodes d’affrontements sécuritaires adoptées pour mettre fin à la sédition confessionnelle. « Qu’est-il arrivé après l’exécution de Sayed Qotb en 1966 ? Cette exécution a-t-elle mis fin à la série d’accusations d’apostasie ? Ou bien at- elle entraîné l’émergence d’autres groupes ? », se demande l’auteur dans une allusion à Al-takfir wal-hijra (le groupe de l’excommunication et de l’exil), ayant commis des crimes qui ont secoué l’opinion publique en Egypte, dont l’enlèvement en 1977 du cheikh AlZahabi, alors ministre des Waqfs.

Mettant en garde contre l’emprise du langage religieux et le kidnapping de la révolution, Radwan tient à noter des témoignages entendus sur la place emblématique Tahrir. Il dit avoir vu un jeune chrétien aidant un musulman à faire ses ablutions. Et avoir vu un jeune homme brandissant une pancarte où l’on pouvait lire : « Le nom : citoyen. La religion : Egyptien. La date de naissance : le 25 janvier. Le lieu de naissance : la place Tahrir ».

Contre l’islam politique

Radwan écrit :« A la place Tahrir, des groupes salafistes se sont mobilisés le vendredi 29 juillet 2011, scandant des slogans comme : Le peuple veut appliquer la charia, ou bien : Islamiya … islamiya ». Quelques-uns ont même suspendu une photo de Ben Laden, leader d’al- Qaëda. L’auteur incrimine les Etats Unis et ne les innocente pas du soutien apporté aux organisations ou régimes dits rigoristes. Pour étayer ses propos, il rapporte des déclarations de l’intellectuel et éminent linguiste américain, Noam Chomsky : « Les Etats Unis ont intentionnellement, et de manière régulière, soutenu des islamistes radicaux afin d’obstruer le danger des tendances nationalistes et laïques. La réelle menace guettant l’Amérique est l’indépendance. Elle soutient les islamistes rigoristes afin d’empêcher l’établissement de tout Etat national laïque ».

Il saisit dans ce contexte l’occasion de rappeler que la laïcité ne veut pas dire bâtir une vie sans religion, tel qu’argumenté par les fondamentalistes. Elle est uniquement contre l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques.

Beaucoup de philosophes laïques ont refusé l’option de la guerre, dont Bertrand Russel, JeanPaul Sartre et Sigmund Freud. Ce dernier a contesté « l’idée de la mise en place d’un Etat israélien, parce qu’il n’était pas convaincu de l’idée de créer une patrie pour les juifs sur le sol d’un autre peuple. Arthur Miller, quant à lui, a refusé le prix de Jérusalem que lui a décerné le gouvernement israélien affichant ainsi, à sa manière, sa désolation vis-à-vis de la politique de Sharon contre les Palestiniens ».

Radwan n’omet pas également de reprendre les déclarations de l’écrivain britannique Harold Pinter, décédé en 2008. Pour lui, il faut tout faire pour amener Bill Clinton et Tony Blair devant le tribunal des criminels de guerre, suite à l’invasion de l’iraq en 2003.

Radwan insère toutes ces citations pour prouver que la pensée laïque se focalise sur la « conscience humaine vivante … et sur la dimension spirituelle » qui, à leur tour, sont en quête de tout ce qui est positif et réalise le bien-être des individus.

Radwan affirme avec détermination que la laïcité tient fermement à séparer les institutions religieuses des institutions politiques. Elle ne vise pas à séparer la religion de la société, mais elle accorde à l’homme le droit de se convertir aux religions et aux politiques qui lui plaisent. Les régimes de gouvernance en Europe, en Inde et au Japon autorisent la construction côte à côte des lieux de culte, à un moment où aucune église ou cathédrale n’est édifiée dans un certain pays arabe, faisant allusion bien sûr à l’Arabie saoudite

(Al Ahram Hebdo 09 mai 2012)

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