vendredi , 15 décembre 2017
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Ces Egyptiens d’Israël

(Al Ahram hebdo)- Tranche de Vie. Le choix des Egyptiens qui ont décidé de vivre en Israël est un dilemme quotidien. Un pays avec lequel l’Egypte a signé des accords de paix mais avec lequel l’opinion publique refuse toute normalisation vu les exactions sionistes contre les Palestiniens.

En mettant le pied pour la première fois en Israël, Rafiq Rafael tremblait de peur et se demandait s’il allait revoir un jour l’Egypte ou s’il mourrait sur cette terre qui lui paraît inconnue. « Pour moi, Israël a toujours été l’ennemi qui nous menace, nous les Arabes ». De religion chrétienne, il voulait tout simplement visiter les Lieux saints. Aujourd’hui, et presque 15 ans après, il y est toujours.

Rafiq a fini par s’installer dans cet Etat avec travail, épouse et quatre enfants qui portent tous la nationalité israélienne, celle de leur mère.

Rafael, 40 ans, est l’un de ces Egyptiens qui se sont mariés avec des Israéliennes et ont fini par mener un train de vie normal en Israël. L’Hebdo les a contactés tous par téléphone.

Un fait qui peut choquer, surtout en prenant en considération que l’Etat hébreu est toujours vu comme étant l’ennemi. Un Etat qui continue à exercer toutes sortes de violations contre les Palestiniens. Ce qui fait que même si l’Egypte a signé la paix avec Israël, l’opinion publique refuse toute normalisation. Une position de refus qui a été couronnée l’an dernier par un jugement de la justice administrative exigeant de retirer la nationalité égyptienne à tout citoyen égyptien ayant épousé une Israélienne.

Le but était de limiter ce phénomène du départ des jeunes Egyptiens allant à la recherche d’un gagne-pain en Israël. Un voyage qui se termine souvent par le même scénario. La plupart d’entre eux décident de s’installer là-bas et se marient avec des femmes israéliennes.

Pourtant, il y a moins d’un mois, la justice administrative a décidé que ces Egyptiens ayant épousé des Israéliennes peuvent toujours garder leur nationalité. Une action qui s’appliquera à la suite sur les enfants des Egyptiens nés de mère israélienne et qui portent automatiquement la nationalité de leur mère.

« Au début, cet Etat était pour moi l’inconnu, l’absurde et surtout l’ennemi. Jamais je ne pensais que j’allais m’installer ici. Je suis venu en Israël pour trouver un emploi et améliorer mes conditions de vie, comme tous ceux qui décident de partir aux Etats-Unis, au Canada ou dans l’un des pays du Golfe », confie Rafiq qui a commencé sa vie professionnelle au Caire comme serveur dans un hôtel.

Aujourd’hui, il travaille toujours dans le domaine du tourisme, mais à la ville de Nazareth, habitée uniquement par une population arabe.

Rafiq ne voulait ni transgresser les lois ni travailler au noir. Il a donc tout fait pour rendre sa résidence là-bas légale. Il décida donc de se marier avec une Israélienne, le plus court chemin pour obtenir le droit de résidence.

Mais les choses n’ont pas été aussi faciles. Pour un copte comme lui, il n’avait pas le droit de divorcer et savait que cette alliance allait durer à jamais.

« Je n’ai jamais planifié de continuer ma vie là-bas. La preuve : je suis rentré au Caire avec ma femme en 1999, avec l’intention d’y rester. Mais, on a découvert qu’on n’était pas les bienvenus et qu’on n’avait qu’un seul choix, celui de repartir en Israël », avance Rafiq.

Sa vie en Israël et son mariage avec une femme israélienne ont accentué les craintes chez son entourage. Dans son travail, la direction de l’hôtel et même ses proches, tout le monde le poussait à repartir là-bas. Au niveau de son entourage, on le traitait ainsi que sa famille avec suspicion, « comme si nous étions tous des agents ».

« Mes enfants n’avaient aucune chance de continuer leur éducation en Egypte à cause de la nationalité de leur mère, et pour la même raison ils n’auraient jamais eu l’occasion de faire leur vie dans mon pays natal », confie-t-il. Face à de tels faits, Rafiq a donc décidé de planifier son avenir en Israël.

En effet, si le mariage mixte est facilement toléré en Egypte, lorsqu’il s’agit d’une Israélienne, les choses sont différentes, vu que la question palestinienne est brûlante et que les exactions israéliennes, comme la guerre contre Gaza en 2008, ravivent constamment la tension.

30 ans après la signature des accords de paix (Camp David), l’opinion publique demeure opposée à la position officielle de l’Etat.

En effet, il n’existe pas de chiffres précis sur le nombre d’Egyptiens installés en Israël et mariés à des Israéliennes. Mais certains avancent le chiffre de 30 000, comme le député Moustapha Bakri, ayant abordé le sujet au Parlement.

Or, selon des chiffres israéliens, ils ne seraient qu’au nombre de 10 000 répartis dans les différentes villes. Mais d’après Choukri Al-Chazli, un Egyptien vivant à Israël depuis 20 ans et le chef de la communauté égyptienne à Jérusalem, le nombre des Egyptiens installés en Israël ne dépasse pas les 7 000. Ce chiffre représente uniquement ceux qui résident en Israël d’une façon légale et détiennent des papiers de résidence et des permis de travail.

Choukri, qui possède une librairie à Nazareth et qui travaillait au Caire dans le domaine du tourisme, a épousé une Israélienne en 1989. Après une longue histoire d’amour, le couple a passé les cinq premières années de mariage en Egypte. Mais, ce n’est que dans les années 1990 que les choses sont devenues plus compliquées. « En renouvelant la résidence de ma femme, on nous mettait à chaque fois les bâtons dans les roues, jusqu’au jour où on m’a franchement annoncé que nous n’avons que deux choix : divorcer ou quitter le pays dans 48 heures au maximum », se rappelle-t-il.

Il a donc décidé de partir. Accompagné de sa femme et de ses enfants, il a été choqué d’apprendre que nombreux sont ceux qui partagent le même sort.

D’après Choukri, c’est dans les années 1990 que l’immigration des Egyptiens vers l’Etat hébreu a vu une hausse importante et a atteint les 30 000.

En 2000, une vague de violence touchait tout ce qui est arabe et les Egyptiens ont dû fuir ces circonstances.

« Avant cette date, les Egyptiens vivaient en paix, même à Tel-Aviv. Mais leur nombre n’a cessé de diminuer et tous ceux qui ne possédaient pas de papiers officiels étaient condamnés à quitter le pays », explique Choukri.

Le vague à l’âme quand même !

Mais avec la politique de recourir à la main-d’œuvre locale adoptée par les pays arabes et la guerre en Iraq, où travaillaient environ 2 millions d’Egyptiens, certains d’entre eux ont pensé à Israël comme destination.

A l’époque de Atef Ebeid (1999- 2004), les conditions du départ des Egyptiens vers Israël ont été plus simples. Ce qui encourageait les jeunes Egyptiens à partir. Le mariage avec des Israéliennes était leur astuce pour s’intégrer dans le pays et garantir l’obtention des papiers de résidence en un temps record.

En Israël, ces jeunes se sont fait une petite place. « Tous les Egyptiens qui vivent ces mêmes conditions se connaissent. On s’échange les visites ainsi que les expériences pour se soutenir », lance Choukri. Tous les vendredis, ils se rassemblent dans un café en ville.

Ils font tout pour justifier leur choix, même si le ton qu’ils adoptent laisse paraître un certain sentiment de culpabilité. « Est-ce que parmi les espions arrêtés par les agences de sécurité ont figuré des Egyptiens mariés avec des Israéliennes ? La réponse est non. Alors pourquoi toutes ces craintes et tous ces regards de mépris alors que tout notre rêve était de mener une vie meilleure, que ce soit en Israël ou ailleurs ? », lance Hicham pour convaincre ceux qui l’accusent d’avoir trahi son pays.

Il partage le même avis que tous ceux qui ont épousé des Israéliennes et se sont installés en Israël. Pour eux, il ne faut pas considérer comme un crime le fait de vivre dans un pays avec lequel on a signé un accord de paix.

Père de deux enfants, Hicham considère sa décision comme courageuse et ne cesse d’énumérer les privilèges qu’il en a tirés.

Il n’empêche que nombreux sont les Egyptiens qui regrettent cette décision et qui n’hésitent pas à le dire. « Je n’ose pas conseiller à un cousin ou un ami de venir vivre ici, même si le niveau de vie est meilleur. Il doit savoir qu’il affrontera beaucoup d’obstacles et qu’un jour, il devra faire le choix entre les deux pays », explique Choukri.

Même en Israël, et malgré tous les privilèges qui leur sont offerts, ils restent aux yeux de la société des citoyens de second degré. Il leur est interdit de fréquenter des administrations stratégiques et délicates telles que la direction de l’aéroport et celle de l’électricité.

Aujourd’hui, il est difficile de juger s’ils sont satisfaits de leur choix. Mais, ce qui est évident, c’est que des centaines d’enfants ont été le fruit de ces mariages. Ces enfants savent qu’ils appartiennent à deux pays très différents l’un de l’autre. En effet, leurs parents font tout pour leur prouver qu’il existe des accords de paix entre ces deux parties. Leur objectif étant de ne pas créer chez leurs enfants un sentiment d’animosité envers le pays dans lequel ils vivent et dont ils portent la nationalité.

Partagés entre deux identités, ils seront peut-être un jour obligés de répondre à l’appel du devoir et rejoindre l’armée israélienne. Un fait qui semble choquer Rafiq, qui confie ne pas avoir pris en compte ce fait en faisant ce choix.

Avec une voix tremblotante à l’autre bout du fil, il conclut : « Mes salutations pour L’Egypte et pour tous les Egyptiens ».

Hanaa Al-Mekkawi (du 30/12 /09)

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