jeudi , 20 septembre 2018
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Une drôle d’église

Le Figaro, sous la signature de Jean-Marc Philibert, nous apprend que l’église des cités, en construction à Sartrouville, n’aura pas de cloche pour ne pas « provoquer » la population du quartier à majorité musulmane. Quand j’ai lu cette nouvelle, j’en ai douté, tant elle me semblait invraisemblable, en dépit des mauvaises surprises que l’évolution de la société ne cesse de susciter.

Pourtant, elle est vraie. Le pire, ou le comble, c’est qu’Alexandre de Bucy, le jeune curé de 36 ans qui sera responsable de la paroisse Saint-Vincent-de-Paul, semble ravi de cette émasculation religieuse, soutenant que par « respect pour les habitants tout proches qui n’ont pas eu de cloche jusqu’à présent, nous ne voulions pas non plus en mettre ».

Ainsi, « alors qu’islam, judaïsme, protestantisme ou catholicisme connaissent un regain inédit dans les tours et dans les barres des cités difficiles » et parce que la plupart de ces lieux de culte demeurent silencieux, le catholicisme officiel a décidé, pour ne pas porter ombrage à des ferveurs qui s’acceptent et ne lui demandent rien, de se censurer et de faire disparaître de sa configuration familière, avec la cloche, un symbole aimé bien au-delà de la communauté des catholiques.

En effet, personne apparemment n’a eu le front, dans cette population à majorité musulmane, d’exiger cette suppression, décidée seulement par les serviteurs de la foi catholique. Au contraire, les passants s’étonnent de cette étrange église qui se construit sans cloche et semble s’en féliciter ! Autrement dit, lorsque le père de Bucy souligne que « beaucoup ne partagent pas notre foi, même s’ils nous respectent », il manifeste seulement qu’à Sartrouville, malgré sa totale harmonie avec les autres communautés, l’église catholique a résolu de placer au premier plan de ses préoccupations non la sauvegarde de ce qui la fonde et l’ennoblit, mais la considération de données qui lui sont extérieures et qui n’auraient dû avoir aucune incidence sur ses choix. On se soumet en rase campagne alors qu’aucun combat n’impose cette absurde reddition. On est tout fier de montrer une tolérance qui n’est plus une vertu, quand elle se construit en permanence sur une volonté d’effacement de ses propres valeurs. Ce n’est plus alors que de la faiblesse déguisée en discours pieux.

Peut-on imaginer une seule seconde imams ou rabbins, dans les mêmes circonstances, s’abandonner au saugrenu triste d’une telle capitulation au motif qu’ils pourraient faire de la « peine » au catholicisme environnant ? A force de tendre tout de suite les deux joues, il ne faut pas s’étonner que les imbéciles prennent pour une déroute fatiguée ce qui voudrait être qualifié de généreuse attitude.

Une nouvelle fois se manifeste cette perversion contemporaine qui fait se déliter les institutions par le haut et de l’intérieur. Aucune force externe n’est capable de détruire ce qu’une énergie collective, une fierté commune, une croyance solidaire maintiennent debout. Si celles-ci font défaut parce que les gardiens deviennent les fossoyeurs, si par une sorte de masochisme, les chefs se plaisent à saper les fondements de ce dont ils ont la charge, nul besoin d’adversaires. Le catholicisme secrète les siens qui, avec une infinie bonne conscience, s’acharnent à instiller le doute sur lui-même et la complaisance pour les autres confessions. Quel est donc ce poison qui fait consentir à une église sans cloche, à une religion tellement soucieuse de séduire ailleurs qu’elle en oublie d’exister pour elle-même, quel est donc ce poison qui fait confondre respect et démission, coexistence et dépendance?

A quand la prochaine église sans église, pour ne pas gêner le regard de ceux qu’elle pourrait troubler dans leur foi différente ou dans leur indifférence ?

Cet article a été rédigé par un reporter d’AgoraVox, le journal média citoyen qui vous donne la parole.

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