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Regards sur al-Andalus

Editions de la rue d’Ulm, Collection de la Casa de Velazquez, 94, Paris/Madrid, 2006, 168 p.

Ce petit livre est constitué de six contributions d’objet assez divers, depuis les bibliothèques d’al-Andalus jusqu’au personnage de l’Alcalde Mayor de Moros en Castille au XVe siècle. Comme le souligne avec pertinence dans son introduction Cyrille AILLET, après les débats frontaux sur l’identité andalouse (ou « andalousienne », l’usage n’est pas encore tranché), des chercheurs parfois plus jeunes, comme certains de ceux qui ont contribué à ce volume, s’efforcent d’envisager al-Andalus sous la diversité des points de vue qui se sont imposés tant dans l’historiographie de l’Orient islamique que dans celle de la Chrétienté occidentale.

Désenclaver al-Andalus n’est pas toujours aisé comme le dit, et comme le prouve, parfois même involontairement, Christine MAZZOLI-GUINTARD : les trois temps de l’évolution de la ville andalouse qu’elle distingue gagneraient à être rapprochés de ce qu’on observe en Orient au même moment ou à peu près. Ainsi la disjonction (relative) de la mosquée et du centre du pouvoir, la fortification du palais en citadelle, que l’auteur attribue à des circonstances proprement ibériques (l’illégitimité des taifas, la Reconquista) se retrouvent au Caire ou à Alep et participent donc d’un mouvement général de l’Islam dont il conviendrait de ne pas séparer al-Andalus.

Tout à l’inverse, François GEAL rapproche avec une audace convaincante le peu qu’on sait des bibliothèques andalouses avec les données de l’Orient comme de l’Occident. Notons le parallèle saisissant tracé entre al-Hakam II al-Mustansir (961-976) et Philippe II, tous deux bâtisseurs et mécènes, tous deux maîtres de l’apogée sous le regard du père fondateur (Charles-Quint et ‘Abd al-Rahmân III). Au-delà des évidentes hyperboles demeure une impression tenace : jusqu’au XIIIe siècle au moins, on écrit, et on conserve l’écrit, bien davantage dans le monde islamique que sur la rive chrétienne de la Méditerranée.

Jean-Pierre VAN STAEVEL présente le livre d’un juriste de Tudèle du Xe siècle, Ibn al-Imâm al-Tutîlî, sur la judicature. Là encore l’analyse, fine et attentive aux pièges du document et de l’historiographie, est tendue entre « réseaux locaux » que met systématiquement en avant la recherche ibérique – et d’autant plus depuis le triomphe des « autonomies » régionales – et l’évidence de références musulmanes universelles. La plupart des exemples fournis par ce juge andalou se réfèrent à Médine, à Fustât, à Kairouan ou à Cordoue, et non à la petite Tudèle ou même à la région de l’Ebre. Ce qui est peut-être plus proprement andalou, c’est ce que montre l’ouvrage de la faiblesse du recours aux hadîth-s et à la Sunna du Prophète encore à la fin du Xe siècle, et de l’hégémonie de la référence à Malik, à ses compagnons, à ses disciples et à la Sunna des Médinois.

François CLÉMENT, dans une contribution nourrie d’une profonde connaissance de l’arabe et d’une longue fréquentation des textes, recense les mots des métiers, mais surtout ceux de la distinction sociale, pris dans les textes du XIe siècle, où la plèbe urbaine, en al‑Andalus comme d’ailleurs en Orient, joue un rôle dont elle est privée tant sous le califat auparavant, que les régimes militaires plus tard. On est étonné, et ravi, de l’ampleur, de la virulence de ce vocabulaire qui témoigne, sinon d’une lutte des classes, du moins de peurs sociales que l’histoire politique et religieuse de l’Islam tend souvent à occulter.

Deux courts articles s’attachent à des périodes plus tardives. Pascal BURESI souligne les pratiques très différentes des Almoravides et des Almohades dans l’administration de leurs provinces andalouses. Les Almohades furent bien mieux enracinés, et confièrent bien plus tôt aux princes royaux le gouvernement des provinces d’al-Andalus – même si l’auteur réfute le terme de « valse des gouverneurs » employé par Vincent Lagardère à propos des Almoravides. Les Almoravides semblent en fait avoir été plus sensibles à l’efficacité militaire des responsables en place – les destitutions sont directement liées aux échecs – ce qui dément, ajoute P. BURESI, le thèse (du même V. Lagardère) de la faiblesse du contrôle du sultanat almoravide sur les gouverneurs d’al-Andalus.

Enfin Jean-Pierre MOLENAT s’attache à la charge d’Alcalde Mayor de Moros de Castille, chef suprême de la communauté mudéjar, dont on ne sait trop, en fait, si elle fut unique et si elle fut acceptée par les autorités locales des aljamas. À noter la reconnaissance de la validité des sentences rendues par un cadi nommé par un pouvoir infidèle.

Au total un petit livre plein d’informations, et qui reflète assez bien le renouvellement des études andalouses.

Gabriel Martinez-Gros

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