lundi , 20 novembre 2017
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Caricatures, islam et Moyen Âge

Fanny Caroff propose ici l’édition de sa thèse de doctorat, soutenue en 2002, consacrée à la représentation des musulmans dans les enluminures entre le XIIIe et le XVe siècle. La question est à la fois bien balisée et assez neuve.

De l’image de l’autre…

Bien balisée, car de nombreux ouvrages se sont penchés sur la question de la représentation des musulmans et, plus généralement, de la perception de l’islam par les Occidentaux pendant la période médiévale  ; neuve, car ces études passent généralement très rapidement sur les questions de l’iconographie. Il s’agit pourtant, comme le souligne bien Fanny Caroff, d’une source majeure : on trouve plusieurs centaines d’enluminures représentant des musulmans, principalement mais pas uniquement dans les manuscrits de l’œuvre de Guillaume de Tyr.

Il ne s’agit pas que de représentations : ces images montrent la façon, ou plutôt les façons dont les contemporains se représentent les musulmans, renvoyant donc à un « savoir diffus »  en même temps qu’elles contribuent à construire un imaginaire de l’autre. Significativement, les manuscrits rédigés en Orient latin, dans les grands scriptoria d’Acre, ne témoignent pas d’une meilleure connaissance de l’autre : que l’on vive à Acre, au contact quotidien de musulmans, ou à Paris, sans en croiser jamais un seul, on utilise les mêmes formules, les mêmes modes de représentations de l’altérité.

Pour aborder ce vaste corpus, l’auteur suit un plan résolument thématique, qui l’amène à s’intéresser successivement à la représentation de l’adversaire, aux armoiries imaginaires attribuées aux musulmans, à leurs représentations physiques puis vestimentaires, pour enfin revenir sur la notion d’exotisme qui sous-tend ces images. Même si de nombreuses exceptions existent, l’analyse permet de dégager plusieurs conclusions.

… à l’autre dans l’image

Le musulman est le plus souvent représenté comme le contraire du chrétien : il est, dans tous ses aspects, transgressif. On lui attribue des armoiries monstrueuses, comme le dragon, le crapaud ou le scorpion, et des couleurs associées, dans l’héraldique, à la traîtrise ou à la folie, comme le jaune et le vert. On insiste sur ses armes anormales – cimeterres recourbées, massues grossières –, sur ses vêtements étranges, notamment le turban, sur sa peau noire, sur sa violence, envers les chrétiens mais aussi envers d’autres musulmans : de nombreuses images représentent les assassinats d’émirs, de sultans, de califes. Par contre, l’antagonisme religieux n’est qu’assez peu présenté : au pire, le musulman est dépeint comme un païen, puisque l’islam n’est pas véritablement perçu comme une autre religion, à la différence du judaïsme.

Bref, les enluminures fonctionnent comme un miroir, évidemment déformant, qui permet de renvoyer à l’Occident son propre reflet idéalisé : les chevaliers chrétiens sont tout ce que les musulmans ne sont pas. Les représentations peuvent tendre vers la caricature, avec des musulmans animalisés, voire diabolisés. Elles peuvent témoigner d’une relative connaissance de l’islam : plusieurs images attribuent ainsi en guise d’enluminures des têtes de sanglier, ce qui peut renvoyer à l’interdiction de consommer du porc dans la religion musulmane. Si certaines images sont assez grossières dans leur volonté de déformer l’adversaire pour mieux le ridiculiser, d’autres proposent des constructions subtiles : la position d’un combattant, son expression, la taille d’un cheval, la coupe d’une robe, autant d’éléments qui peuvent servir à indiquer au lecteur averti l’infériorité des musulmans.

Car c’est bien là l’objectif : dépeindre un adversaire certes redoutable, mais le plus souvent vaincu. Dans les images, comme pour compenser l’effondrement des États latins d’Orient puis l’avancée irrésistible des Turcs, les musulmans meurent, s’enfuient, sont coupés en morceaux… voire même sont représentés sans armes, donc forcément vaincus par les chrétiens. Lorsqu’on représente une défaite, c’est pour mieux apitoyer le lecteur de l’ouvrage, dans un contexte où les projets de croisade ne cessent jamais d’être d’actualité. Un grand nombre de manuscrits sont ainsi copiés à la demande des ducs de Bourgogne, qui sont très activement engagés dans les croisades tardives.

 

Une histoire des sensibilités

Ces représentations ne sont pas figées dans le temps : Fanny Caroff souligne plusieurs fois, pour bien les inscrire dans leur contexte, qu’elles évoluent fortement. Certains éléments perdent en pertinence et disparaissent, comme la peau noire, tandis que la représentation des vêtements notamment se fait, à mesure que l’on avance dans le temps, de plus en plus précise.

Au XVe siècle, l’Oriental tend à devenir attractif, et on insiste davantage sur l’opulence et la richesse du monde ottoman, ce qui répond aussi à une diffusion d’objet orientaux dans la sphère aristocratique. Se forme ainsi une véritable mode de l’Orient – l’auteur ne lâche pas le mot d’orientalisme, qui est pourtant en jeu, sinon en germe, dans ces transformations. Malgré cette mode, le musulman reste une figure d’altérité, tellement que ses traits caractéristiques en viennent à être utilisés pour représenter tous les étrangers, musulmans ou non. L’auteur souligne en conclusion que ce répertoire iconographique de l’altérité, focalisé sur l’Orient musulman, va être bouleversé par la découverte du Nouveau Monde : apparaît alors un nouvel étranger, l’Indien, qui va peu à peu devenir l’incarnation de l’Autre.

L’intérêt présenté par l’ouvrage est en somme double : non seulement il illustre, dans la lignée des travaux de Michel Pastoureau ou de Jérôme Baschet, l’intérêt de travailler en historien sur des images ; mais de plus il se penche sur une question jusque-là trop peu étudiée, qui s’inscrit au carrefour de plusieurs champs historiographiques particulièrement dynamiques actuellement, notamment la question de la place des musulmans en Europe et  de la rencontre avec l’autre pendant la période médiévale.

 

La question de l’objet-livre

Très érudite, souvent exhaustive, l’analyse reste par moment un peu laborieuse, le choix du plan thématique conduisant soit à des répétitions, soit à de longues énumérations d’armes ou de vêtements. Ces passages sont d’autant plus fastidieux que l’ouvrage en lui-même n’est pas très bien écrit, l’auteur abusant notamment des points d’exclamation, qui introduisent un style haché et assez oral. De nombreuses coquilles, une bibliographie un peu courte, l’absence d’index achèvent de fragiliser l’ouvrage sur la forme.

L’analyse s’appuie sur un corpus de plusieurs centaines d’images, extraites de plusieurs dizaines de manuscrits. Soixante-dix images sont reproduites à la fin de l’ouvrage, avec à chaque fois une très riche analyse qui décortique les subtilités de la mise en scène, le choix des couleurs, les relations avec la rubrique : ces analyses, malheureusement reléguées en fin d’ouvrage, sont toutes passionnantes et auraient gagné à être véritablement intégrées à l’ouvrage. Mais il s’agit là, très probablement, d’un choix de l’éditeur et non de l’auteur, ce qu’on ne peut que regretter tant c’est dans ces lignes que l’auteur est à son meilleur.

De fait, ce livre pose véritablement la question de la cohérence de la politique éditoriale : plusieurs de ces images sont reproduites en noir et blanc, en petites dimensions ou dans des versions pixellisées. Or la grande majorité sont disponibles gratuitement en ligne, via des sites comme Mandragore ou Enluminures. Le lecteur se retrouve donc à payer, fort cher (115 euros !), un ouvrage qui ne justifie ce prix élevé que par la mauvaise reproduction d’images en libre accès… Ces reproches, redisons-le, n’affectent en rien le travail de l’auteur.

Par contre, c’est bien l’auteur qui a choisi de reprendre dans certains passages des articles déjà publiés en ligne, là aussi en libre-accès : les pages sur l’image de la croix  ou le symbole du croissant  recopient ainsi mot pour mot deux articles publiés en 2014 sur le site « Les Clés du Moyen-Orient »… Cela revient à faire payer au lecteur des contenus disponibles gratuitement. C’est d’autant plus gênant que ces articles publiés en ligne recopient eux-mêmes, là aussi souvent mot à mot, des articles publiés dans des revues ou des ouvrages collectifs . Plus généralement, pour un lecteur qui serait familier des travaux de Fanny Caroff, c’est tout le livre qui rappelle d’autres articles : ainsi des pages consacrées à la représentation du souverain, déjà lues dans un article datant de… 2002 . Cela s’appelle, tout simplement, de l’autoplagiat.

On devine, derrière ces échos pour le moins gênant, la pratique universitaire commune qui consiste à « découper » des morceaux de sa thèse pour en faire des articles, avant de compiler ces articles dans un ouvrage : une façon de recycler la recherche à peu de frais, pendant une vingtaine d’années, en multipliant les supports d’écriture faute de multiplier les conclusions ; de gonfler son CV en écrivant plusieurs fois les mêmes articles… L’auteur n’est pas la seule fautive : ces pratiques répondent à la nécessité, pour les jeunes chercheurs, de publier pour exister (« Publish or Perish »), dans un contexte de raréfaction des postes. Bref, il ne s’agit pas tant d’un choix de l’auteur que d’une pratique structurelle inscrite dans un contexte de forte précarisation du monde de la recherche . Pour mettre fin à ces pratiques qui nuisent autant au dynamisme de la recherche qu’à la pertinence de l’objet livre, une seule solution s’impose : généraliser la diffusion en ligne des thèses, en version intégrale et gratuite. (Florian Besson, monfiction.fr)

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