vendredi , 14 décembre 2018
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Les islamistes redoutent une guerre civile au Pakistan

KARACHI (Reuters) – Le président « Musharraf a choisi une voie périlleuse. » Assis en tailleur sur un tapis de la plus grande école coranique de Karachi, le mufti Muhammad Naeem ne cache pas ses craintes de voir le Pakistan sombrer dans la guerre civile, après l’assaut de la Mosquée rouge d’Islamabad.

Près de 150 personnes ont trouvé la mort dans la vague d’attentats qui a suivi l’opération, menée contre les fondamentalistes proches des taliban qui étaient retranchés dans le bâtiment depuis une semaine.

Le bilan officiel de ce siège et de l’assaut du 10 juillet s’élève à 102 morts, mais nombreux sont ceux qui évoquent un chiffre beaucoup plus lourd, alimentant les rancoeurs à l’égard des autorités.

« Je pense que cette situation pourrait faire éclater une guerre civile », insiste Naeem, qui dirige la mosquée et l’école coranique Jamia Banoria, dans le quartier industriel de Karachi.

La guérilla islamiste à laquelle les troubles ont été imputés recrute essentiellement dans les tribus pachtounes du Nord-Ouest, qui partagent l’idéologie des taliban et leur lecture rigoriste de l’islam.

La plupart des attentats de ces derniers jours ont été commis dans ces zones tribales frontalières de l’Afghanistan, mais une opération suicide a fait 17 morts, mardi soir, dans la capitale.

L’acte semble toutefois isolé, puisqu’il visait les partisans du président de la Cour suprême, Iftikhar Chaudhry, que le chef de l’Etat s’efforce de limoger. Mais, quel qu’en soit son motif, il a renforcé le sentiment d’insécurité qui s’est emparé de l’opinion.

LES « MODÉRÉS » EN PERTE DE VITESSE

« Les choses ne se déroulent pas comme Musharraf s’y attendait », note Hafiz Hussain Ahmed, élu du Jamiat e Ulema e Islam, formation religieuse relativement modérée. « Je ne serais pas surpris que de tels attentats aient lieu dans des grandes villes comme Karachi ou Lahore », poursuit-il, évoquant la vague de violences du Nord-Ouest.

Même parmi les modérés, nombreux sont ceux qui partagent l’idéologie des fondamentalistes de la Mosquée rouge, en dépit de divergences sur les moyens de propager l’islam et de faire respecter la loi coranique (sharia).

« Nous ne sommes peut-être pas d’accord sur la stratégie et les tactiques, mais nous ne pouvons être hostiles à leur attitude idéologique et leur position de principe sur la sharia », poursuit Naeem, dont l’établissement reçoit 10.000 élèves qui, pour beaucoup, viennent du Nord-Ouest.

Le mufti, considéré lui aussi comme un modéré au sein de l’école de pensée déobandi, courant de l’islam qui aurait en partie inspiré les taliban, se dit de plus en plus isolé.

« Pourquoi mes élèves m’écouteraient-ils si leurs familles sont bombardées? », s’interroge-t-il.

Plus d’un million de jeunes Pakistanais, issus pour la plupart des couches défavorisées de la population, vivent en pension dans les quelque 13.000 madrassas du pays.

Plus de la moitié de ces établissements dispensent un enseignement conforme à l’école déobandi et, s’ils remplissent une fonction sociale, certains sont considérés comme de véritables centres de recrutement djihadistes.

Si l’assaut de la Mosquée rouge devait marquer le début d’une vaste offensive contre l’activisme islamiste, nombreux sont ceux qui, à l’instar de Naeem, craignent des troubles à grande échelle.

« Il y a une limite à tout. Nous tolérerons ce que le gouvernement compte faire jusqu’à un certain point », avertit Qari Muhammad Iqbal, porte-parole de la Jamiat ul Uloom il Islamiyyah, une école coranique de Karachi dirigée par des membres de l’aile dure de l’école déobandi.

Cette hostilité croissante entre islamistes et pouvoirs publiques marque un spectaculaire retournement de situation. Dans les années 1980, sous le règne du général Mohammad Zia ul Haq, Islamabad encourageait les madrassas à recruter pour le djihad contre l’Armée rouge, qui occupait alors l’Afghanistan.

« Maintenant, le gouvernement attend que nous usions de notre influence contre l’activisme » islamiste, observe Ahmed.

Ovais Subhani, Le Monde 20/07/2007

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2 comments

  1. Un tel réseau d’écoles religieuses distillant l’islamisme dans la société, ça ne pourra être qu’une poudrière pour l’avenir du pays. La distinction entre « extrémistes » et « modérés » est sotte. Quiconque est d’accord sur l’idée d’une théocratie cesse d’être musulman et devient islamiste, qu’il milite pacifiquement pour l’avènement de sa République Islamique, qu’il prenne les armes, qu’il utilise le suffrage ou qu’il verse dans les différentes formes de l’activisme religieux.

  2. Le vrai problème réside dans la pauvreté de la société et aussi dans l’incapacité d’un Etat militaire qui a toujours misé sur les islamistes.

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