mercredi , 17 octobre 2018
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Les idéologues du chaos: Alliance ou guerre de civilisations

Samuel HantingtonAu moment où on s’évertue à oeuvrer pour l’alliance des civilisations, des idéologues occidentaux et orientaux ne cessent de tenir des discours extrémistes. Pris entre deux feux, on doit desserrer l’étau. En Occident, Bernard Lewis, Samuel Huntington Daniel Pires et d’autres idéologues de la théorie du «chaos» et du «choc», influents auprès de l’administration américaine, néo-conservateurs, jadis islamologues ou historiens, professeurs à Princeton et Harvard, aux Etats-Unis d’Amérique et d’autres «intellectuels» islamophobes européens, qui méritent qu’on oublie leur nom, continuent à délirer au sein des cercles de réflexions prospectives, sur les plateaux de télévisions, à alimenter les polémique, à jeter de l’huile sur le feu et à écrire des articles(1) où ils accusent les Arabes et les musulmans d’être la principale menace mondiale, et de préparer l’apocalypse et la fin du monde, rien que cela. Un discours alarmiste, dénué de fondement, qui s’invente des ennemis et des boucs émissaires, se joint aux dramatisations du risque terroriste que des centres occidentaux tentent de diffuser pour, à la fois, faire diversion aux autres problèmes du monde causés par le terrorisme des puissants et nourrir la haine des Arabes et de l’Islam. La confusion et la désinformation dans les esprits sont à leur comble. Seuls le dialogue persévérant, le savoir prospectif et la communication pour ne pas laisser l’opinion publique internationale succomber à ces hurlements des loups, seront des alternatives à ces visées bellicistes.

Prendre la parole

Les puissances et les citoyens du monde ont pour devoir de comprendre que ces discours et pratiques affaiblissent leur propre situation et les coupent des peuples musulmans qui n’aspirent pourtant qu’à l’amitié, à la paix et au progrès. La guerre est stratégique, informationnelle et psychologique. On ne peut pas rester les mains liées et assister, muets et spectateurs, à ces programmes qui cherchent à préparer et à justifier des politiques dont les auteurs ne cherchent même plus à cacher les visées morbides: contrôler les sources d’énergies, réduire les Arabes à des épouvantails, à des zones de conflits ethniques et des comptoirs commerciaux hyper-dépendants, et ériger des murs et des barrières de toutes natures entre eux et le reste du monde. Prendre la parole, de manière rationnelle et pacifique, pour clarifier arguments à l’appui et ne pas tomber dans les pièges de la division, de la provocation et des surenchères est un impératif. D’autant qu’ils affirment, sans nuances, que leur but est de dominer le monde, pour soi-disant assurer leur sécurité et celle des autres. Faisant fi des exigences des souverainetés, du droit, de la justice et de l’équité et feignant d’ignorer qu’il ne peut y avoir de paix sans justice.

Alors que les pays arabes et musulmans, malgré leurs insuffisances, contradictions et retards, prouvent tous les jours leur capacité et disponibilité à s’intégrer et à adopter les normes universelles sur nombre de plans, on continue à vouloir les isoler et les dominer sans partage. Il y a, par exemple, disent ces intellectuels du chaos, une différence radicale entre la République islamique d’Iran et les autres gouvernements qui détiennent l’arme atomique. Cette affirmation politique est une contrevérité. Elle relève de la propagande raciste du deux poids deux mesures. C’est au contraire une affaire juridique et politique liée à la souveraineté des Etats et à la volonté des peuples, que de détenir ou pas la technologie nucléaire; et non une question de religion, de race ou de culture. Leur discours participe à l’isolement et à la diabolisation de l’Iran et des musulmans. Situation préjudiciable à la paix dans le monde, alors que tous ont besoin de mesures de confiance.

En Islam, ajoutent-ils, il y a certaines croyances au sujet des combats cosmiques de la fin des temps et de la nécessité de pratiquer la guerre perpétuelle. Le Coran est clair, seul la légitime défense est autorisée et il précise que la paix est le but de la civilisation et de la religion et seul Dieu connaît ´´la date´´ de la fin du monde ici-bas. Les chiites, également, respectent le principe cardinal que personne ne peut retarder, avancer ou connaître le moment. Faire croire que la bataille cosmique de la fin des temps est une obsession des croyants relève de la falsification des valeurs de la troisième religion monothéiste. Sans rire, ils ajoutent que c’est probable que la date de l’Isra et Miiraj soit, pour certains, la date appropriée pour la fin apocalyptique d’Israël et si nécessaire du monde. Il serait utile de garder cette possibilité en tête précise Bernard Lewis. C’est vraiment du délire. Rien dans le Coran ou la tradition islamique ne lie la question des Juifs et d’Israël à celle de la fin du monde. L’ascension céleste du Prophète est liée à la spiritualité, à l’au-delà, au rapport à l’Invisible, au Mystère, au Ghayb. Les musulmans, depuis 15 siècles, n’ont jamais lié ce miracle à leurs affaires terrestres.

«La folie est induite dans les visées de l’Iran», osent affirmer ces universitaires extrémistes. L’Iran, régime fermé, que les musulmans, naturellement attachés aux libertés et aux valeurs du juste milieu, critiquent à juste titre, et que des Occidentaux, par ignorance, dénigrent systématiquement, car depuis 1979 entre les mains de la théocratie chiite, (régime qui a succédé sur la base de la résistance populaire au régime corrompu et satellite américain du Shah), n’en est pas moins un Etat moderne et pragmatique sur bien des aspects et une culture ancienne traversée par les aspirations de liberté et de progrès. Il n’est pas ´´ fou´´ comme veut le faire croire Lewis. Au contraire, il semble lucide et calculateur, connaît les règles du jeu et use de la raison. Il n’y a aucun argument convaincant pour l’empêcher de détenir la technologie nucléaire. Il est, sans l’ombre d’un doute, décidé légitimement à la détenir, tout en privilégiant la négociation. Cet enjeu lié à la mondialisation de l’insécurité, est presque égal à celui de l’enjeu majeur de l’avenir de la Palestine. Sur ces points, l’opinion publique mondiale et surtout musulmane jugera de l’équité ou non des relations internationales et de la véracité des principes occidentaux.

Il faut nous appuyer sur les musulmans modérés, répètent tactiquement les idéologues conservateurs. Les positions de certains régimes arabes, qui spéculent sur le risque des rapports de force dans la région, ne pèsent pas dans la balance, ni les divisions internes chiites-sunnites. L’immense majorité des musulmans, toutes tendances confondues, à cause de la politique agressive des USA et d’Israël en Palestine et en Irak, est favorable à l’Iran lorsqu’il soutient les résistances et résiste lui-même face aux tentatives d’hégémonie. Les musulmans et les citoyens objectifs du monde entier sont aux côtés des causes justes, des résistances, au Liban, en Palestine et en Irak, par delà les couleurs idéologiques et religieuses, même si une censure occidentale terrible en limite les expressions. Il ne s’agit pas d’un soutien subjectif et inconditionnel, mais objectif, critique et précis.

L’amitié avec le peuple américain

L’opinion est nettement opposée en même temps, aux déclarations révisionnistes et maladroites à ce sujet de l’Iran et opposés aux terrorismes des faibles, des désespérés ou des groupes de criminels instrumentalisés. Car l’opinion arabe, malgré les blessures, le ressentiment et les rancoeurs, est aujourd’hui plutôt favorable à la paix, comme l’énonce la sage et réaliste proposition officielle des Etats arabes, au vivre ensemble avec le peuple juif, à la condition fondamentale de la restitution des terres occupées en 1967. Critiquer sans faille les dérives et les folies du sionisme ce n’est pas être antisémite. Tout comme critiquer l’extrémisme politico-religieux au sein des sociétés arabes ou musulmanes n’est pas anti-islamique ou antiarabe, et critiquer les impasses et iniquités de l’Administration américaine, ce n’est pas tourner le dos à l’amitié avec le peuple américain tant attaché à la démocratie. L’amitié avec tous les peuples est une logique de tous les temps, afin de discerner et préparer l’avenir.

Ce qui importe, en cette phase de l’histoire, est de s’attaquer, sans jamais les justifier, aux causes principales des problèmes: les injustices, le terrorisme des puissants qui agresse, domine et colonise. La question principale est l’affirmation de l’égalité humaine. Au pire, en Iran comme en Israël et aux USA, aujourd’hui, ce sont des extrémistes qui gouvernent. Les «Etats-voyous» disait, à juste titre, le philosophe Derrida, ne sont pas seulement ceux que l’on croit.

Tous peuvent êtres dangereux et peuvent êtres aveuglés par leur fanatisme et délire de puissance. C’est le cas des régimes en Israël et aux USA qui agissent hors des lois internationales. Le peuple américain est, en effet, un peuple ami et nous devons le sensibiliser sur les risques majeurs de politiques aventuristes.

D’un autre côté, ce qui domine dans certains discours orientaux c’est la démagogie, la paralysie et l’absence de rationalité et de démocratie. Il faut assumer les changements du monde et les aspirations des peuples. Ce qui domine dans les discours occidentaux ce sont les injustifiables amalgames et stigmatisations de l’Islam, cette religion méconnue. Amalgames opérés aussi à cause des archaïsmes et des retards de nos sociétés, des dérives internes et des obscurantismes. Il est urgent de réformer en profondeur et d’arrêter de donner de l’eau au moulin des détracteurs et va-t-en-guerre. Les idéologues néo-conservateurs fondent la doctrine de la surpuissance, sur des notions irrationnelles comme «L’axe du mal», «Le choc» et le «Le chaos destructeur» c’est plus que du simplisme, c’est du suicide, qui aggrave le désordre du monde et pousse au risque incontrôlé d’une insécurité décuplée. Ce n’est point de la science-fiction. Les budgets d’armement chez les grandes puissances dans le monde ont augmenté de 5 fois depuis vingt ans, malgré la fin de la guerre froide, alors que les aides aux pays pauvres ont diminué, passant de 0,2% à 0,1%. Les premières sources de déstabilisation du monde sont l’injustice, les inégalités, l’ignorance, les actes commis en dehors du droit international et l’arrogance qui poussent à la violence aveugle et qui favorisent les manipulations sur les esprits agressés. Les idéologues du choc et du chaos ont une lourde responsabilité. La politique des pays et des intellectuels épris de justice, du respect du droit à la différence et du multilatéralisme, doit, au contraire, contribuer à arrêter la spirale des violences et à faire prévaloir en tous temps et en tous lieux le Droit. L’avenir du droit, et partant de l’humanité, tient à ces enjeux. La responsabilité est engagée, de tous ceux, en Orient et en Occident, qui savent heureusement qu’il n’y a pas d’alternative à la coexistence et à l’alliance. Nombre de groupes d’opinion en Occident sont conscients de la nécessité du dialogue, du vivre-ensemble et de l’alliance des civilisations sur la base du respect de la différence et de règles universelles valables pour tous.

Mustapha chérif , L’expression (Alg) 15/11/2007

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