lundi , 10 décembre 2018
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“Islam et Occident” : un dialogue piégé par les clichésThierry Leclère

islam_occident_1.jpg(Télérama)- Comment va le débat sur “l’Islam et l’Occident” ? Mal, si on en juge par les quatorzième Rencontres d’Averroès qui ont réuni le week-end dernier quelques-uns des spécialistes les plus pointus sur le sujet. Les mêmes clichés (islam guerrier, musulmans crypto-terroristes, religion incompatible avec la laïcité..) envahissent le débat public depuis des années. Mais à Marseille, on prend le temps de décortiquer ce malaise. Et de désamorcer les termes d’un débat piégé.

Il existe, à Marseille, une petite île de liberté, une terra pas tout à fait incognita, où, depuis quatorze ans, les anti-guerre, les adversaires du choc des civilisations se retrouvent pour s’écouter, et si possible s’entendre : cette année encore, devant plus d’un millier de spectateurs captivés, les Rencontres d’Averroès initiées par le chercheur et essayiste Thierry Fabre ont tenté, le week-end dernier, de renouer les fils décousus entre « Islam et Occident » , entre « Mahomet et Charlemagne », « Islam et laïcité »….

Vaste programme qui bute d’entrée sur les mots, comme autant de mines prêtes à exploser. Les vocables « Islam » et « Occident » étant devenus tellement piégés, les participants avisés – chercheurs pointus des deux rives de la Méditerranée – ont été naturellement contraints d’occuper une bonne partie de leur temps de parole à désamorcer le vocabulaire, à déconstruire les imaginaires : « non, il n’existe pas UN islam mais une multitude de façons pour les musulmans, de vivre leur foi à travers le monde », rappelaient, comme une évidence toujours bonne à entendre, le chercheur Franck Frégosi comme le jeune philosophe Abdennour Bidar. « Non, il n’existe pas non plus UN seul Occident, ne caricaturons pas l’Autre » répondait en écho l’invitée médiatique Nadia Yassine, l’opposante islamiste marocaine qui aime à citer Baudrillard, Bourdieu, voir à chanter Tino Rossi (« Médiiiteeeeraaannééé… ») pour faire couler du miel sur son « pacte islamique » censé renverser la monarchie sans violence.

Dans ce débat faisandé depuis au moins le 11 septembre 2001, « le chercheur n’a pas d’autre choix, il doit descendre dans l’arène publique pour répondre à l’ignorance et aussi aux propos proférés, souvent totalement injustes ; il ne peut pas se retrancher ni dans sa tour d’ivoire ni derrière sa pseudo objectivité de spécialiste », dit l’historienne Jocelyne Dakhlia. Bien que « petite fille d’instit, élevée en Tunisie, dans des valeurs très IIIe République française », elle a été choquée par les différentes affaires du voile : « Cette manière de tomber d’accord sur le dos de l’islam et de caricaturer le musulman m’a toujours parue suspecte. »

Directrice d’études à L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Jocelyne Dakhlia a décortiqué pour ses étudiants les livres publiés ces dernières années sur l’Islam : « Cette production est d’une grande pauvreté intellectuelle : je parle ici des essais grand public, des pamphlets, des cris de révolte qui s’étalent en librairie… Que ces livres soient dénonciateurs ou apologétiques vis-à-vis de l’islam, on y lit presque tout le temps les mêmes références, les mêmes citations du Coran, les mêmes entrées dans le débat : polygamie, violence, âge d’or, déclin…».

Jocelyne Dakhlia, pourtant, ne voit pas l’avenir en noir : « La recherche est vivante et une nouvelle génération d’universitaires, en sciences sociales notamment, commence à irriguer le débat. Il y a quelques années encore, dans la foulée du Choc des civilisations de Samuel Huntington, le manichéisme était à son comble. Il fallait “choisir son camp”. Dans le débat public, on avait le choix entre le noir ou le blanc…. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, les discours moins manichéens sont un peu plus audibles. »

A l’unisson des débatteurs des rencontres d’Averroès, Franck Frégosi pense qu’« il ne faut pas tout ramener au religieux. La sclérose des sociétés musulmanes qui interroge le passé colonial, le manque de démocratie, l’économie mondiale, n’est pas le fait seul de l’islam, grand Dieu !! » Et l’universitaire turc Cengiz Aktar, grand défenseur de l’entrée de la Turquie en Europe, de noter perfidement : « C’est bizarre, les musulmans démocrates existent bel et bien à Istanbul et ailleurs, comme il a existé chez vous des démocrates chrétiens. En Grande Bretagne, en Allemagne, cette notion de musulmans démocrates est connue. En France, on n’en parle jamais. Pourquoi ? »

Thierry Leclère, Télérama

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