mardi , 14 août 2018
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En Floride, l’islam à la sauce latino

Orlando, Floride, quartier hispanique à l’est de la ville, très loin du parc d’attractions Disney World, situé à l’autre extrémité de cette cité de banlieue écrasée par le soleil et l’ennui. Irene Khan est debout dans une salle de classe. Elle porte un voile noir, ajusté au plus près du visage, comme pratiquement toutes ses collègues enseignantes du centre islamique flambant neuf de la mosquée Al-Rahman. Comme elles, Irene dit respecter l’esprit et la lettre du Coran. Cinq prières par jour, tournée vers La Mecque. Ni porc ni alcool. Elle affirme encore ne pas fumer, ne pas sortir le soir. « Mais, ajoute-t-elle avec un large sourire, j’écoute toujours la musique traditionnelle colombienne et la salsa ! »

 

Irene est une convertie, une « Latina« , comme elle dit, devenue musulmane à 23 ans, en 2003. Née d’une mère colombienne et d’un père salvadorien catholiques, elle fait partie du nombre croissant de Latinos installés aux Etats-Unis ayant choisi de quitter leur religion d’origine pour se tourner vers l’islam. Une population estimée entre 120 000 et 200 000 individus, selon les sources, soit trois à cinq fois plus qu’il y a dix ans. Ils sont jeunes, issus pour la plupart de la deuxième génération d’immigrants et nourris de mixité urbaine, à l’image d’Irene.

« Je ne me suis jamais sentie très proche de la foi de mes parents, ni de celle de mes grands-parents membres de l’Eglise adventiste, explique-t-elle. Trop d’intermédiaires, de saints, et cette histoire du péché originel… Ici, dans l’islam, j’ai le sentiment d’être en lien direct avec Dieu. » Comme beaucoup d’autres, Irene admet être venue à l’islam d’abord par curiosité. « A l’université, il m’arrivait d’en discuter avec des étudiants musulmans. Et puis il y a eu les attentats de 2001, les médias ne parlaient plus que de ça. » Avant même sa conversion, Irene a inscrit son premier fils dans une école privée islamique. « L’établissement proposait des cours sur les valeurs, les enfants portaient des uniformes et personne n’y parlait de gangs. » La jeune femme découvre le Coran, les passages consacrés à Jésus, à Marie aussi, figure importante chez les Latinos. « J’y ai trouvé d’étonnantes ressemblances avec mes propres racines. »

« EL SAGRADO CORAN »

L’enceinte de la mosquée Al-Rahman se dresse à quelques mètres des salles de classe. Premier lieu de culte musulman d’Orlando, qui en compte une quinzaine, elle accueille chaque vendredi plus de 800 fidèles, dont une vingtaine de musulmans hispaniques. Le prêche est en arabe, mais depuis deux ans des initiations sont proposés le week-end à partir d’une version espagnole du Coran, « El Sagrado Coran ». Un livre distribué dans les Etats où l’accroissement du nombre de Latinos convertis est sensible, comme à New York, dans le Michigan, en Californie et ici, en Floride.

« Nous aurons un imam d’origine latino-américaine très rapidement », assure Muhammad Musri, jeune imam sunnite d’Al-Rahman. Figure montante de la communauté musulmane nord-américaine – il a été invité à s’entretenir avec la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice -, l’imam explique cet engouement par la rencontre de deux communautés en plein essor et aux points de vue souvent très proches : « Nous faisons partie de deux minorités profondément conservatrices en matière de pratique religieuse, de famille et d’éducation. Des sujets que beaucoup d’entre nous estiment mis en question ou contestés par la société nord-américaine. »

60 % DES HISPANIQUES
CONVERTIS SERAIENT DES FEMMES

Un raisonnement repris par Manuel Vasquez, professeur de religion à l’université de Floride. Selon lui, les jeunes Latinos sont nombreux à vouloir réconcilier certaines de leurs valeurs traditionnelles avec la liberté qu’ils trouvent aux Etats-Unis. « Il y a là un sentiment de culpabilité à force de vouloir s’intégrer dans une société qui rejette une grande partie des Hispaniques à sa marge, affirme-t-il. L’islam, avec ses règles de conduite de vie très spécifiques, ses codes précis et son lien communautaire, devient une alternative pour les nouveaux convertis. Une façon de se rapprocher des parents tout en se démarquant d’eux. »

D’après une étude du Conseil musulman américain, installé à Chicago, quelque 60 % des Hispaniques convertis seraient des femmes. L’explication tient en partie au droit coranique, qui autorise le mariage des hommes musulmans avec des femmes non musulmanes mais ne tolère pas l’inverse. Pour M. Vasquez, le nombre élevé de Latinas converties procède aussi de leur désir « de reconquérir leur dignité ». L’islam est perçu comme accordant une place particulière à la femme, dans la sphère privée, à l’abri des influences de la société laïque. « C’est une forme de prise de pouvoir, poursuit le spécialiste, dont elles n’ont pas l’exercice dans une culture américaine qui les sexualise en permanence. Et les Latinas sont ici particulièrement sexualisées. »

Cette poussée de conversion a donné naissance à des sites et à des forums de discussion animés par des associations latino-musulmanes comme le réseau Piedad, un groupe de femmes musulmanes, et la Latino American Dawah Organization, dirigée par Juan Galvan. Fondée à New York, elle se donne pour but de répandre l’islam au sein de la communauté sud-américaine, mais aussi d’informer celle-ci sur l’héritage musulman en Espagne du temps de la conquête arabe. « Pour de nombreux Hispaniques, c’est une véritable découverte d’apprendre que l’Espagne avait été musulmane pendant sept cents ans, affirme le jeune responsable. Certains convertis disent d’ailleurs renouer ainsi avec leurs ancêtres, non sans nostalgie et fierté ! »

« LA GUERRE EN IRAK, BIEN SÛR »

Tradition, famille, religion… les contributions sur Internet et les débats organisés sur certaines chaînes câblées font également apparaître un intérêt croissant des Latinos convertis pour les questions sociales, comme la santé et l’immigration. De nombreux musulmans ont participé aux manifestations organisées en 2006 et au printemps par des associations hispaniques en faveur d’une réforme du droit des immigrés. Un signe qui marque, selon l’imam Musri, une lente désaffection de la communauté musulmane américaine vis-à-vis des conservateurs du Parti républicain. A l’instar des Latinos, les musulmans américains – qui avaient voté en 2000 majoritairement pour le républicain George Bush et un peu moins en 2004 lors de sa réélection -, semblent se rapprocher des démocrates. « La guerre en Irak, bien sûr, explique-t-il, mais aussi cette image des leaders républicains, trop proches des grands groupes industriels et financiers. »

Omar Faruk est assis sur les marches d’Al-Rahim, une autre mosquée, située plus à l’est d’Orlando. Il porte une calotte de prière, une barbichette finement taillée et un tatouage en forme de goutte près de l’oeil, pour n’avoir pas pu assister à l’enterrement de ses parents restés sur l’île, à Cuba. Né Guillermo Morena, il fait partie des « vieux », de cette génération d’avant le 11-Septembre, pour s’être converti voilà près de vingt ans. Lui dit voter pour les démocrates, « parce qu’ils sont plus proches des pauvres ». Et d’ajouter d’un trait : « Certes, il n’est pas facile d’être musulman. C’était dur d’arrêter le porc, la drogue, le sexe… mais c’est encore plus dur de ne pas être sûr de ce que l’on croit. »

Nicolas Bourcier, Le Monde, 29/12/2007
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