samedi , 22 septembre 2018
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Algérie : de l’utilisation des zaouïas à des fins politiciennes

Par Hakim Arabdiou

A l’exception du président Abdelaziz Bouteflika, jamais un chef d’Etat algérien n’eut recours, tout au moins officiellement, au service des zaouïas, sauf en deux circonstances aux objectifs bien circonscrits, ainsi que nous le verrons plus loin.

Mais d’abord que signifie une zaouïa ? Ce terme désigne à la fois une organisation musulmane de type confrérique et le siège de cette dernière. Ce siège abrite également une salle de prière, un établissement privé d’enseignement de l’islam suivant un programme et un cursus étalés sur plusieurs années, ainsi que le mausolée de l’initiateur de la tariqa, voie spirituelle de communication avec Dieu (1). L’inventeur de la tariqa devient de ce fait le fondateur de la confrérie. Il est pour cette raison vénéré comme un saint par ses adeptes, les khouanes, et à ce titre sollicité également par des croyants pour intercéder en leur faveur, auprès de Dieu, qui pour une guérison, qui pour trouver du travail, qui pour rechercher un prétendant au mariage…. Le statut de chef de zaouïa s’acquièrent par voie héréditaire familiale.

Or l’actuel président les instrumentalise à l’envie, afin de mystifier davantage la population et de peser dans le rapport de forces face à une frange de l’armée, représentée précédemment par le haut commandement, opposé à sa politique favorable aux islamistes.

Par pur calcul politique donc, Bouteflika ne manque pas une seule occasion, lors de ses tournées à travers le territoire national, pour rendre visite au chef de la zaouïa locale, auquel il demande son intercession, auprès du Tout-Puissant, pour qu’il l’aide à réaliser son programme présidentiel. Avec son art de la mise en scène, il fait mine d’abandonner son attitude hautaine, qu’il adopte habituellement envers les Algériennes et les Algériens, pour une autre, pleine de déférence à l’égard de son interlocuteur, qui, à son tour, lui accorde sa bénédiction devant des millions de téléspectateurs de la télévision algérienne. Les seules dupes dans ce show médiatique, sont ceux, parmi les téléspectateurs, qui y croient, car cette bénédiction se fait en échange de subsides qu’il ne manque pas de distribuer à la plupart des confréries, en plus d’accroître leur prestige devant tout le pays. Il finance également sur les deniers publics leurs colloques et congrès qui se sont multipliés ces dernières années, en Algérie.

Ainsi, pour assouvir sa soif de pouvoir, le président algérien, qui a proclamé à maintes reprises, non sans démagogie, son attachement à un islam « ouvert sur la modernité et l’universalité », n’hésite pas à substituer dans le champ politique, la solidarité confessionnelle et communautaire, à la citoyenneté qui transcende par définition les particularismes confessionnels, ethniques, linguistiques et culturels.

Est-ce à dire que c’est lui qui les a réhabilitées, alors qu’elles étaient ostracisées par le régime ? Non, pas vraiment ! Ces prédécesseurs avaient déjà aidé à la tenue, en 1994, d’un congrès des zaouïas d’Algérie(2). Mais c’était dans une perspective bien précise : leur permettre de prendre part dans de meilleures conditions au combat contre le terrorisme islamiste. Et dans une conjoncture très critique pour l’Algérie, où les terroristes menaçaient sérieusement de prendre le pouvoir.

Les zaouïas ne visent pas la prise du pouvoir d’Etat

Pour le régime, cette mise sur scelle des zaouïas présente plusieurs avantages. Celles-ci prônent la paix et la tolérance, vertus fort appréciées dans une Algérie meurtrie par les atrocités commises par les militants du Front islamique du salut (FIS) et de ses bandes armées. Elles ne revendiquent pas non plus l’instauration d’un Etat islamique et encore moins le califa. Elles ont une pratique festive et moins rétrograde de l’islam que les islamistes, bien que conservatrice par certains côtés. Mais elles ne réclament point par exemple le port du hidjab. Seuls les islamistes en font, pour des desseins politiques évidents, une revendication emblématique, dans les pays musulmans et parmi les immigrés de confession ou de filiation musulmane, dans les pays occidentaux.

Les khouanes peuvent aussi damer le pion aux islamistes dans le domaine religieux, compte tenu de leur niveau de culture islamique, sensiblement supérieur que celui des militants d’une formation politique telle que le FIS, où le sous-prolétariat, dont un grand nombre de délinquants, constitue une proportion relativement importante de ses bases aussi bien militante que sociale.

Les zaouïas ont, elles aussi, toutes les raisons, de lutter plus énergiquement contre leurs ennemis jurés, les islamistes, a fortiori quand il s’agit de sa version terroriste, qui les a également prises pour cibles (tout autant que des dizaines d’imams officiels), à cause des divergences doctrinales, qui les opposent. Elles ont également le tort aux yeux de ces derniers d’occuper, auprès d’une frange de la population, en particulier dans les zones rurales des pays musulmans et dans les quartiers populaires des villes européennes, le même terrain de la dawa islamique ( prosélytisme) qu’eux, bien que celle des confréries soit nettement moins conquérante, et dénuée de toute visée de prise du pouvoir politique.

Elles sont toutefois quelque peu handicapées face à leurs adversaires en religion, qui leur reprochent leurs accommodations avec les pouvoirs en place. Pour autant, elles n’adhèrent pas forcément à décision émanant de ceux-ci, si cette dernière heurte de front leurs pratiques et leurs intérêts matériels.

Citons l’exemple du référendum en Algérie sur la loi pour la réconciliation nationale, du 29 septembre 2005. Cette loi (la troisième du genre) était destinée à amnistier injustement des milliers de terroristes islamistes, responsables de dizaines de milliers d’assassinats et de blessés, de millions de déplacés, de centaines de milliers d’exilés et de milliards d’euros de destruction à l’explosif ou par incendies des infrastructures du pays : écoles, universités, entreprises économiques et édifices publics (jetant des milliers de travailleuses et de travailleurs au chômage)…. En dépit de son adoption frauduleuse par le pouvoir, comme le pense la presse privée, les partis d’opposition et la société civile, cette loi a été massivement rejetée par les électeurs. Ici, les zaouïas n’ont été d’aucun secours pour le chef de l’Etat et pour les partis de la coalition gouvernementale, dont fait partie le Mouvement de la société pour la paix, branche algérienne de l’organisation des Frères musulmans égyptiens. Il est même possible que les confréries aient donné à leurs adeptes des consignes pour voter contre cette mesure, pour les raisons que je viens d’évoquer.

Les zaouïas : un enjeu politique et diplomatique

Les 23-25 novembre 2006, le gouvernement algérien a organisé un colloque international sur la zaouïa tidjania, dont les ramifications s’étendent sur tout le continent africain, en grande partie en Afrique subsaharienne (Sénégal, Nigéria, Congo, Bénin, Côte-d’Ivoire, Cameroun, … ). L’Algérie a projeté à cette occasion de faire déplacer sur son territoire, le siège mondial de cette confrérie, qui se situe à Fès, au Maroc, depuis 200 ans environ, au motif que le fondateur de cette confrérie, Ahmed Tidjani (1737-1815), est né à Aïn Madhi, prés de Laghouat, dans le Sahara algérien.

La monarchie marocaine s’est vue ainsi ravir par le pouvoir algérien (qui a dû débourser beaucoup plus d’argent qu’elle, pour acheter les chefs des confréries), un puissant levier politico-diplomatique en Afrique, levier qu’elle a elle-même instrumentalisé des décennies durant, en premier lieu dans le conflit du Sahara occidental, qui empoisonne, depuis le milieu des années 1970, les relations entre deux pays. Aussi, dès l’annonce de cette rencontre, le Palais royal avait-il, par l’intermédiaire d’une partie de sa presse, crié au « hold up » et à l’« imposture » de la part d’Alger. Le but de ces assises n’a selon lui rien de spirituel, mais cache des enjeux politiques et diplomatiques. Rabat ne manque d’ailleurs pas d’arguments. Le lieu de naissance d’Ahmed Tidjani, Aïn Madhi (en Algérie), était une localité marocaine à l’époque de la naissance de celui-ci. C’est aussi à Fès, au Maroc, où il s’était exilé en 1789, qu’il fit une partie de son initiation religieuse et que sa tariqa a rayonné d’abord au Maghreb, puis dans le reste de l’Afrique. Son tombeau y est implanté et est l’objet de pèlerinage.

Le Maroc a eu déjà à faire face à semblable tentative de la part de son voisin de l’Est. Ce dernier avait tenté, mais en vain, au milieu des années 1980, d’organiser une rencontre internationale sur cette confrérie. Mais Hassan II, qui avaient plusieurs longueurs d’avance en la matière, avait persuadé les chefs des zaouïas des pays d’Afrique de boycotter cette initiative, qui tomba à l’eau. Pour narguer les autorités algériennes, il organisa, l’année suivante, en 1986, à Fès, le 1er colloque international sur les confréries soufies*, dont la première édition fut consacrée à cette zaouïa. De plus, cette rencontre s’était achevée par une déclaration politique des chefs des zaouïas, prenant fait et cause pour le Maroc et contre l’Algérie dans le conflit relatif au Sahara occidental.

Quelques exemples supplémentaires permettent d’expliquer les convoitises, dont font l’objet les zaouïas. Un jour, mal en prit à l’ancien ambassadeur du Sénégal aux Nations unies de se ranger sur la position algérienne favorable à l’autodétermination des Sahraouis. Hassan II, alors roi du Maroc, avait (parallèlement à la voie diplomatique) enjoint à Tall Moltaka, chef de la confrérie tidjania du Sénégal, d’intervenir auprès de son président de la république, afin que celui-ci désavoue son ambassadeur. Ce qu’il a fait avec succès. Une autre fois, un président nigérian avait reconnu le Front Polisario, organisation politico-militaire du peuple sahraoui. Comme à l’accoutumée, le Maroc a rappelé son ambassadeur et fait actionner le chef de la zaouïa locale. Là aussi, le chef de l’Etat est revenu sur sa décision. Un second président du même pays avait envisagé l’ouverture d’une ambassade de la République arabe sahraouie démocratique ( gouvernement provisoire). Mais suite à la réaction marocaine, notamment par le truchement de la même confrérie, celui-ci s’empressa de renoncer à son projet.

Le rôle d’hommes liges joué par un grand nombre de chefs de confréries ne se limite pas à l’affaire du Sahara occidental. Ils sont aussi quelquefois instrumentalisés dans d’autres affaires politico-diplomatiques et dans certaines organisations multilatérales africaines…

Origine des zaouïas

Les zaouïas ont constitué pour les Arabes l’un des moyens, pour asseoir leur domination, en Afrique du Nord. Leur origine remonte à deux sources. La première, ce sont les enfants mâles des chefs de tribus berbères que les Arabes prenaient en otage, et qu’ils endoctrinaient. Une fois adultes, ils les renvoyaient dans leurs communautés, où ils deviennent les missionnaires naturellement dévoués à la nouvelle religion et à ses promoteurs. Ils étaient d’autant plus efficaces qu’ils jouissaient également du prestige dévolu aux détenteurs du pouvoir spirituel des nouveaux conquérants. Ces missionnaires seront avec le temps adorés, comme des demi-dieux.

La seconde source des zaouïas, qui est plus directe et de plus grande ampleur, ce sont les ribats, les « monastères-garnisons », qui auraient quadrillé l’Occident musulman (ou Maghreb). Ces ribats ont été fondés par la dynastie berbère, Lemtouna Sanhadja, dont le nom dynastique, mourabitoune (Almoravides,1050-1147), signifie « ceux des ribats ». Le terme marabout serait également tiré de ce mot. Dans ces monastères des moines-soldats berbères vivaient et s’initiaient à l’art de la guerre et à la théologie musulmane orthodoxe. Ces fondamentalistes ont contribué, par le sabre et le Coran, à l’achèvement de l’islamisation des tribus berbères des campagnes, et à mâter toute rébellion ou apostasie. Bien évidemment, les convoitises économiques, qu’elles soient fixées a priori ou a posteriori, n’ont pas été étrangères à ce djihad, comme à tous les autres. Cependant, au fur et à mesure des progrès de la « pacification », le prosélytisme avait pris le pas sur la répression, et les ribats devinrent progressivement des centres religieux, autour desquels se sont créés des confréries.

Les zaouïas sont en perte d’influence

Le poids des confréries religieuses n’est plus ce qu’il était en Algérie. Elles ont dès l’indépendance, en 1962, été marginalisées par le régime, qui leur reprochait leur passé collaborationniste, pendant la longue nuit coloniale. Elles avaient à cet effet été implacablement combattues par l’Association des ouléma musulmans algériens (3), qui les accusaient de diffuser du charlatanisme, encouragé en sous-main par les autorités coloniales, en vue d’empêcher l’émergence du sentiment national algérien et de son corollaire, la lutte pour l’indépendance de l’Algérie (4). Elles avaient également été combattues par le parti nationaliste, ancêtre du Front de libération nationale, le Parti du peuple algérien, devenu Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, de Messali Hadj (1898-1974). Elles avaient également deux adversaires secondaires : le Parti communiste algérien (PCA) et l’Union des amis du manifeste algérien (UDMA), du pharmacien, Ferhat Abbas (5).

De plus, les deux premières décennies de l’Algérie postcoloniale ont vu la prédominance du discours officiel socialisant du régime et des idées de gauches, incarnées par les communistes. En vérité, ces derniers avaient surtout farouchement lutté contre les forces prédatrices des droitiers et des réactionnaires d’une fraction du pouvoir nationaliste, et contre l’idéologie rétrograde et les méthodes fascistes des Frères musulmans.

Autre élément ayant contribué sensiblement au recul des zaouïas, c’est l’élévation du niveau intellectuel et culturel général de la société algérienne, grâce à la politique menée dans les années 1960 et 1970 de rupture de la dépendance économique de l’Algérie d’avec le système capitaliste international. Cet effort a vu l’entreprise d’une intense industrialisation, et d’une politique de scolarisation et de formation à grande échelle. Juste quelques chiffres. Après 132 années de domination coloniale de peuplement en l’Algérie, la France n’a laissé derrière elle que 2 800 étudiants algériens, 151 chirurgiens dentistes, 1219 médecins et 204 pharmaciens. La jeune Algérie indépendante, mais maintenue dans un état de sous-développement par l’ex-puissance coloniale, a compté 24 années plus tard, en 1987, 174 000 étudiants et formé 5 684 chirurgiens dentistes, 17 760 médecins et 1 752 pharmaciens. Les zaouïas sont aussi de gros latifundiaires. Enfin, la concurrence féroce que leur imposent les mouvements islamistes, depuis ces vingt dernières années.

Notes :

1-Les zaouïas comportent une dimension mystique : le soufisme, dont la silsila, la chaîne de transmission, remonte jusqu’à Ali ibn Abi Taleb, cousin et époux de Fatima, la fille cadette du prophète Mohammed. Il est le quatrième et dernier successeur du Prophète. Il sera assassiné pour des intrigues politico-religieuses, ainsi que deux des trois successeurs du Prophète qui l’avaient précédés (Omar Ibn Khattab et Othmane Ibn Affane). Durant son règne, Ali livra diverses batailles sanglantes à ses rivaux musulmans qui contestait son pouvoir, notamment Aïcha, la plus jeune et préférée épouse du Prophète, lors de la bataille dite du chameau, en 656, près de Bassorah, où il en sortit vainqueur.

2- Il existe de nombreuses zaouïas : tidjania, qadiria, senoussia, rahmania, dekaouïa…

3- L’Association des ouléma musulmans algériens a été fondée, le 5 mai 1931, à Alger, par des acteurs de l’ensemble de la mouvance religieuse et politico-religieuse en Algérie, depuis le début du Xxè siècle, dont ceux des confréries. Mais lors de son congrès constitutif, les islahistes (réformistes ou réformateurs) avaient évincé ces derniers, en accaparant la majorité des postes. En réaction, les chefs des zaouïas créèrent, en 1932, leur propre organisation : l’Association des ouléma sunnites d’Algérie. Les réformateurs se divisaient quant à eux en deux tendances principales : les modernistes, qui avaient pour chef de fil Abdelhamid Benbadis (1889-1940), de la lignée de Djamal Eddine Afghani, et les islamistes, dont le leader était Bachir Ibrahimi (1889-1965 ). Aussi, l’islamiste suisse Tariq Ramadan ne ment pas, lorsqu’il affirme que son grand-père Hassan el Banna était un grand réformateur musulman. Il ment cependant par omission en ne précisant pas que c’était un réformateur réactionnaire. Par ailleurs, l’association, présidée par Benbadis représentait les intérêts de la bourgeoisie arabophone et lettrée. Tandis que les zaouïas représentaient plutôt les intérêts de la féodalité algérienne et des grands propriétaires fonciers, qui avaient par intérêts de e partie liée avec l’administration coloniale.

4-Cela ne signifie pas que tous leurs dirigeants et tous les adeptes des zaouïas ont été au service du colonialisme. Loin s’en faut. C’est l’institution qui a été globalement mise en cause, et non pas les membres, dont beaucoup avaient rejoins les rangs de l’ALN-FLN, pendant la guerre de libération, entre 1954-1962. Ajoutons que les zaouïas avaient constitué les bases opérationnelles contre les troupes françaises, lors de l’invasion de l’Algérie par celles-ci, en 1830.

5-L’UDMA de Ferhat Abbas (1899-1985 ) représentait les intérêts de la bourgeoisie algérienne francophone et lettrée. Elle était également laïque, à l’instar des communistes.

Sources :
-Le journal (électronique) n° 279 du 25 nov. au 1er décembre 2006
-Gabriel Camps : « Comment la berbérie est devenue le Maghreb arabe », revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n°35, Aix-en-Provence, 1983, pp. 7-24.
-Paul Balta : « Les particularités de l’islam au Maghreb », in Clio.fr, bibliothèque en ligne.
-« Les Almoravides (1055-1144) » in http://emarrakech.info
– Faouzi Djoudi : « Abdelhamid Benbadis ». L’auteur précise, qu’il a puisé ses données du site de la Présidence de la république algérienne.

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