mardi , 17 juillet 2018
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Liberté, Egalité , Fraternité… et Diversité

Dans ce monde fuyant, nous peinons tous à comprendre les évènements qui secouent notre époque. Après deux semaines d’affrontement violents dans nos banlieues, le club Averroes voudrait apporter sa vision des faits et sa réflexion de près de huit année de lutte contre les discriminations et de promotion des minorités dans les médias français.

D’emblée, nous voulons insister sur un point : les troubles actuels n’ont rien à voir avec la religion ou avec de quelconques dealers qui auraient intérêt à ce notre banlieue soit à feu et sang. Une nouvelle fois, des apprentis-sorciers « politiques et médias » confondus ont tenté de dissimuler la colère des jeunes des quartiers pour les diaboliser en islamistes ou en dealers. Or, on l’a vu très rapidement : même les imans et les fidèles musulmans ont été débordés par le déchaînement de violence. Les heurts entre des bandes de jeunes et les forces de sécurité n’ont rien à voir non plus avec les mafieux et autres dealers qui sévissent dans ces zones. Ceux-ci ont tout intérêt au calme pour faire tranquillement leurs affaires.

Notre vision est plus politique. C’est celle que nous développons depuis des années à travers un lobbying intense et discret auprès des décideurs des médias et des politiques.

On dit des jeunes qui brûlent des voitures, des écoles, des entreprises…qu’ils ne sont portés par aucune revendication politique, qu’ils agissent uniquement pour le plaisir sadique de détruire. Des voyoux « nihilistes » en quelque sorte. Notons au passage que le nihilisme est une position philosophique et politique, et qu’on ne naît pas nihiliste, on le devient… Mais passons. On veut retirer à ces jeunes toute conscience politique pour les présenter comme des enragés, des « êtres sans cervelle » prisonniers de leur banlieue carcérale. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’excuser ces actes qui d’ailleurs nuisent plus aux habitants de ces quartiers qu’aux autres catégories de la population française. Il est également vain de polémiquer pour savoir si comprendre un mouvement violent, c’est excuser les fauteurs de trouble. On n’appréhende pas une fièvre sociale en méprisant ses symptômes. On traite le mal à la racine. Nous prétendons seulement affronter cette réalité si inconfortable soit – elle, pour prendre les bonnes décisions et éviter le pire.

Rappelons d’abord que les étudiants révoltés de 68 brûlaient aussi les automobiles sur le boulevard Saint-Germain. Plutôt bien intégrés, ils disposaient pour autant des armes intellectuelles pour exprimer leur mécontentement. Dans ces quartiers de l’exclusion, ces outils manquent cruellement. Ils ne sont pas totalement absents pour autant. En 1983, c’est à dire, il y a plus de 22 ans déjà, à l’occasion de la Marche des Beurs, l’opinion publique française découvrait l’émergence d’une conscience politique chez les jeunes issus de l’immigration. Aujourd’hui, leurs petits-frères ou enfants connaissent le poids des mots aussi bien que le choc des images. Quand ils s’adressent aux journalistes, ils se présentent comme des émeutiers et non des voyous ou des délinquants. Quand ils mettent le feu aux bus, ils prennent soin de ne pas brouiller leur message en refusant de prendre la recette.

Prétendre que ces jeunes ne savent pas s’exprimer en dehors de la violence, c’est faire preuve d’une grande cécité. Comme dans tous les mouvements constestaires, les mots ont parlé les premiers. Cette explosion de violence aussi spontanée soit elle, a bien une aile politique. Mais depuis vingt ans, personne chez nos politiques ne l’a vraiment pris au sérieux. Il suffisait pourtant d’écouter les porte-parole de cette colère : les artistes issus des cultures urbaines. En 1990, le groupe de rap NTM de Seine Saint-Denis chantait sa rage contre l’injustice et la désespérance dans nos quartiers, contre les violences policières. L’année suivante le groupe marseillais IAM évoquait « La tension qui monte ». Même le sympathique Mc Solaar présentait en 1994 la banlieue comme « Le nouveau Western ». Quant aux Toulousains de Zebda, après avoir chanté « Le bruit et l’odeur », ils dénonçaient en 1998 les discriminations dans une chanson intitulée « Je crois que ça va pas être possible »…Une décennie de prise de parole et de revendications non-violentes à l’adresse d’une société qui reste indifférente, voire carrément autiste.

Que dire aussi des cris d’alarme lancés par les nombreux travailleurs sociaux depuis des années. Des animateurs, des éducateurs et des enseignants qui montent quotidiennement au front et qui voient la situation se dégrader d’année en année. La main gauche de l’Etat providence comme le présente M.Bourdieu a été abandonnée depuis longtemps par sa main droite représentée par ses pourfendeurs, les nantis.

Les jeunes des quartiers le savent, les mots peuvent faire mal. Aussi mal que les morts inexcusables des deux jeunes électrocutés et du sexagénaire d’Epinay frappé à mort par des lâches. Mais par pitié, et par décence pour les familles des victimes, ne faites ni de comparaison, ni ne mettez en balance ses deux évènements bien distincts.

Ainsi, notre ministre de l’Intérieur, aurait été avisé de méditer l’aphorisme de Baltasar Gracian, jésuite du XVIIème siècle, à propos des excès de familiarité : « Celui qui trop s’abaisse perd aussitôt la supériorité que lui donnait la distance et, avec elle, l’estime. » Gare à la déshumanisation à coups de qualificatifs malheureux.

Avec un taux de chômage qui avoisine les 50 % dans certains de nos quartiers, comment ne pas admettre que le problème des banlieues est avant tout économique et social ? Que des considérations liées aux origines culturelles et au faciès des ces jeunes intensifient gravement ces difficultés ? Mais pour apporter des solutions, mieux vaut ne pas se tromper de diagnostic : le malade ce n’est pas la banlieue, ni ces habitants mais notre société entière.

Il ne faut pas sortir de la place du « Colonel Fabien » pour reconnaître que la lutte des classes n’a pas disparu. A celle-ci, s’ajoute la ségrégation raciale, plus sourde et plus sournoise mais tout aussi présente dans le pays de la proclamation des Droits de l’Homme. Certes, l’histoire ne se répète pas, mais elle a parfois tendance à se repasser les mêmes plats. Le quart-état des banlieues nous rappelle tragiquement à nos illusions. Et à notre contre sens historique qui brouille notre vision. On a cru que les affrontements de classes avaient disparu dans les décombres de l’effondrement du bloc de l’Est. Grave erreur ! Ce n’est pas Marx qui a créé la lutte des classes mais la lutte des classes qui a enfanté les analyses marxistes. Soyons clair, nous ne pensons absolument pas que les solutions à cette crise viendront du « Manifeste du Parti communiste ». L’expérience communiste a largement échoué. Mais insistons une dernière fois pour dire que les inégalités et les injustices traversent les âges, les idéologies et les religions.

Depuis huit ans, le Club Averroes mène une campagne de lobbying discrète auprès des responsables des grands médias ainsi que des leaders politiques de tous horizons. Naïvement nous pensions que le dialogue porterait ses fruits et que ces décideurs engageraient une politique volontariste pour accueillir des jeunes issus de la diversité française. Nous estimons en effet que les équipes qui travaillent à la télévision, à la radio et dans la presse écrite doivent refléter la diversité culturelle et sociale de notre pays. Les médias, étant le plus puissant vecteur d’identification sociale, ils portent une lourde responsabilité sur l’avenir de la cohésion de notre pays. Dans les partis politiques et les entreprises, c’est la même chose : cette France plurielle doit avoir sa place. Depuis deux décennies, nos politiques, nos intellectuels et chefs d’entreprises de tous bords ont été prompt à dénoncer le racisme et la discrimination, mais très peu de s’inquiéter de cette effective réalité autour d’eux, dans leur rédaction, leur partis politiques, parmi leurs équipes d’employés.

Hélas, huit ans de rencontres, de sollicitations, d’interpellations n’ont débouché que sur des initiatives marginales. Les évènements de ces dernières semaines nous obligent à d’amers constats : notre mode d’action a quasiment échoué. Autrefois, radicalement opposés aux quotas, nous voilà contraint à un changement de stratégie. Rien n’évolue dans ce pays sans la contrainte législative. La main invisible de la République tenue par la sainte Trinité laïque (Liberté, Egalité, Fraternité) est un mythe. Les femmes le savent. Il a fallu une loi pour obliger les hommes à les accueillir sur les listes électorales. Face à l’urgence, nous savons qu’un énième plan banlieue ne servira à rien. Si ce n’est à soulager ponctuellement la misère des populations. Il est temps à nouveau d’opérer un véritable basculement idéologique si, du soulagement nous voulons passer à la guérison complète. Sans cette réelle prise de conscience, la prochaine révolte pourrait bien se transformer en révolution. Tous les ingrédients sont présents pour le grand Soir que certains guettent avec impatience. Alors mettons franchement en pratique le mot diversité pour parachever les valeurs de notre République ; Liberté ; Egalité ; Fraternité…et Diversité.

Le ClubAverroes
Amirouche Laïdi – Président

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