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Du voile et du viol

rima-elkouli.jpgPar: Rima Elkouri– Mets un voile, sinon tu pourrais être violée. C’est ce que l’on recevait comme message jusqu’à tout récemment sur le site Internet du Centre communautaire musulman de Montréal, sous une rubrique visant à informer l’internaute non voilée des supposés dangers liés à sa condition.

Ne pas porter le hijab peut entraîner «des cas de divorce, d’adultère, de viol et d’enfants illégitimes», disait l’avertissement pour le moins ahurissant. On y disait aussi que celle qui enlève son voile voit sa «foi détruite», adopte un «comportement indécent» et sera punie en «enfer». On y traitait aussi la femme occidentale de «prostituée non payée».La liberté religieuse est une chose. La propagation de propos offensants et sexistes sous couvert de religion en est une autre. Il est tout à fait scandaleux qu’ici même à Montréal, en 2007, on intimide des femmes et des filles avec des idées aussi abjectes que fausses, drapées dans la vertu. Inacceptable qu’on leur fasse croire que ce crime qu’est le viol ait quoi que ce soit à voir avec leur tenue vestimentaire. Car sous couvert de prescription religieuse, on banalise ici un crime grave, on laisse entendre de façon éhontée que la femme violée est responsable de son sort et qu’elle aurait pu éviter tout ça en s’habillant convenablement. Des animateurs de radio ont déjà perdu leur job pour avoir débité pareilles âneries.

Mais n’est-ce pas ce que le Coran prescrit? diront certains. Non. Même si l’interprétation fondamentaliste contemporaine veut faire du voile un pilier de l’islam, il faut souligner que la coutume du voile est antécédente à l’islam et n’a rien à voir avec la religion. «Dans la sphère arabe, pendant l’ère antéislamique, les hommes avaient très peu de respect pour la femme. Il s’agissait d’épargner aux femmes une situation de harcèlement sexuel», rappelle le politologue Sami Aoun dans son livre Aujourd’hui l’islam (Médiaspaul, 2007).

Pourquoi un tel avertissement figurait-il sur le site du Centre communautaire musulman de Montréal (CCMM), celui-là même qui avait fait les manchettes lorsque son équipe féminine de taekwondo avait préféré quitter un tournoi plutôt que d’enlever le voile, celui-là même qui plaidait que les filles portaient le voile par choix? May Haydar, membre du CCMM, me dit qu’elle ne sait pas d’où viennent ces mises en garde. Elle me dit que, de toute façon, elles ont été retirées du site et qu’elle ne tient pas à les défendre. «Ça n’a pas été publié au nom du centre», dit-elle. «Ce n’est pas par la peur que l’on convainc des filles de porter le voile», ajoute-t-elle. D’après elle, les filles ne subiraient aucune pression. Mais pourquoi alors avoir endossé ce genre de menaces en les mettant sur le site Internet du CCMM, qui n’a rien d’un forum ou d’un blogue où n’importe qui pourrait écrire n’importe quoi?

On a beaucoup parlé, à la commission Bouchard-Taylor, de toutes ces femmes musulmanes qui choisissent librement de porter le hijab pour toutes sortes de raisons qui les regardent. Mais on n’a évidemment pas entendu toutes celles qui aimeraient faire le choix contraire et qui, étouffées par des ultrareligieux leur prodiguant ce genre de conseils menaçants, n’y arrivent pas. Ces filles-là existent, même si elles sont silencieuses, même si elles sont minoritaires parmi les musulmanes d’ici. Elles existent et nous devons nous assurer qu’elles aient les mêmes droits que n’importe quelle autre jeune Québécoise.

Elles doivent savoir qu’elles ont, autant que les autres, droit à l’égalité. Elles doivent savoir qu’elles ont le droit de disposer de leur corps comme bon leur semble, quoi qu’en disent leurs parents, leurs oncles ou l’imam. Et que tout cela ne fait pas d’elles des «prostituées non payées».

Est-ce à dire qu’il faut de toute urgence voter une loi anti-hijab, comme le réclament plusieurs au lendemain de l’horrible meurtre d’Aqsa Parvez? L’adolescente ontarienne aurait été tuée par son père, qui, semble-t-il, voulait l’obliger à porter le voile. Des lecteurs m’écrivent pour me dire que l’on pourrait prévenir ce genre de tragédies si une loi interdisait le voile et tout autre signe religieux dans l’espace public. Mais que peut vraiment une loi anti-hijab contre la folie meurtrière, qui n’est certainement pas l’apanage d’une seule communauté? Dans nos pages, vendredi, on pouvait lire la triste histoire d’un homme qui a tué sa conjointe à coups de marteau. Interdire les marteaux n’y aurait malheureusement rien changé.

Pas de loi anti-hijab, donc. Mais un devoir, à la mémoire de cette jeune femme assassinée: celui de ne pas se taire devant tout discours fondamentaliste qui, sous couvert de pureté et de piété, piétine la liberté et la dignité des femmes.

La Presse (Canada) 17/12/2007

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