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Rémi Madinier : « La tradition de l’islam met à distance le palais et la mosquée »

(La Croix, 3/1/13)- Cet historien explique comment, depuis la décolonisation, l’islamisme revendique une immixtion du religieux dans la politique, alors que ces deux domaines ont souvent été distincts et conflictuels.

La Croix : Les «printemps arabes», et en particulier les évolutions politiques en Tunisie et en Égypte, marquent-ils le retour aux «fondamentaux» de l’islam, à savoir la confusion entre religion et politique ?

Rémy Madinier : Les «fondamentaux» de l’islam ne sont pas marqués par la fusion entre religion et politique : ceci est un raccourci partagé essentiellement par les islamistes et les journalistes, notamment français. Les Anglo-Saxons tombent moins dans ce piège. Mais, en France, parce que la démocratie s’est construite autour de la laïcité, et en raison aussi de notre histoire coloniale, le discours médiatique dominant est celui-ci, et il influence bien sûr l’homme de la rue. Dans les faits, les rapports entre religion et politique dans le monde musulman sont plus compliqués que cela. La longue tradition de l’islam est plutôt celle de la mise à distance du politique par le religieux, et vice versa.

Cette mise à distance a-t-elle été immédiate ?

Rémy Madinier rappelle que très tôt, depuis le règne des Omeyyades, la religion et le politique o...

R. M. : Non, au cours d’une première période, couvrant la prophétie de ­Mohammed à La Mecque et le règne des quatre premiers califes (Abou Bakr, Omar, Uthman et Ali), une confusion s’est installée, marquée par l’alliance totale entre le religieux et un politique très embryonnaire. Mais dès la fin de cette période, un conflit s’est ouvert entre le quatrième calife, Ali, et Muawiya, le fondateur de la dynastie des Omeyyades, aboutissant à un schisme. Les partisans d’Ali, tenants de la légitimité religieuse et dynastique, étaient favorables à la poursuite de cette alliance.

Mais ils se sont opposés à la tribu dominante à La Mecque à cette époque, celle des Omeyyades, qui a pris le pouvoir. Dès cette période, des rapports critiques se sont instaurés entre religieux et politique. De très nombreux épisodes, par la suite, montreront cette distance de fait entre le palais et la mosquée : malgré son titre de commandeur des croyants, le calife ne contrôle pas totalement la mosquée, ne peut intervenir systématiquement dans les affaires religieuses ; de son côté, la mosquée ne fait pas les rois.

Pourquoi entend-on aujourd’hui à nouveau des partis islamistes affirmer que «le Coran est notre Constitution» ?

R. M. : La confusion entre religieux et politiques revient effectivement avec l’islamisme contemporain, selon lequel, pendant la période coloniale, le monde musulman s’est vu dominer par l’Occident en raison d’une trahison, ou au moins d’un oubli du message coranique. Le slogan en question, qui est celui des Frères musulmans (1), signifie : «Nous ne voulons pas d’une Constitution européenne.»

Il est toutefois intéressant de noter que ce «réformisme musulman», qui, au début du XXe siècle, veut remettre le Coran et la Sunna au cœur du gouvernement et de la société, aboutit à des solutions très diverses : du fondamentalisme le plus littéral, refusant toute interprétation des textes, à l’islamisme moderniste le plus éclairé, conciliant avec l’Occident et prônant la désacralisation du politique.

Grosso modo, cet islamisme moderniste a prédominé jusqu’aux indépendances. En Indonésie, par exemple, le parti Masjumi, entre 1945 et 1960, défendait le retour à l’islam tout en étant l’allié des États-Unis et des chrétiens locaux. Ensuite, avec l’avènement d’un régime autoritaire, il est interdit, comme de nombreuses autres organisations de ce type.

Un peu partout, la radicalisation interviendra en prison, aidée par le retour sur le devant de la scène des pétromonarchies du Golfe, partisanes, elles, du fondamentalisme wahhabite. Désormais, le retour à la période mythique des débuts de l’islam est recherché, et l’islamisme jette la démocratie occidentale « avec l’eau du bain »…

Pourquoi le «printemps arabe» débouche-t-il sur ce type de projets politiques ?

R. M. : En France notamment, on a exagéré l’influence de la petite élite occidentalisée tunisienne ou égyptienne, pensant qu’elle représentait la société. Mais la population fait davantage confiance à des partis musulmans qui ont montré leur efficacité dans le travail social. Aujourd’hui, dans le monde musulman, c’est l’islam qui porte la référence à l’égalité, à la liberté, à la justice surtout. Il faut aussi se garder, en Occident, de considérer que l’arrivée au pouvoir de ces partis religieux signifie l’abolition des libertés.

Tout de même, ils sont nombreux à réclamer une référence plus grande à la charia…

R. M. : La référence, dans une Constitution, à l’islam et à la charia, c’est-à-dire au corpus juridique tiré des textes sacrés, ne dit pas grand-chose du régime politique ou juridique qui sera appliqué. En effet, rien dans le Coran ne peut être directement appliqué dans un État moderne. Il n’y a pas une charia, mais plusieurs, et les interprétations ont énormément varié d’une époque et d’une zone géographique à l’autre.

Certains, comme en Iran, se servent de cette légitimité pour confisquer la parole, mais ce n’est pas le cas partout. En Égypte, la seule référence à la charia ne suffit pas à disqualifier le régime comme non démocratique : le président Mohammed Morsi est certes confronté à des tentations autoritaires, mais il a surtout les problèmes d’un gouvernant d’un pays en crise. Il ne faut pas surinvestir le rôle de l’islam.

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UN SPÉCIALISTE DE L’ISLAM INDONÉSIEN ET MALAIS

Rémy Madinier est chargé de recherche au CNRS (centre Asie du Sud-Est) et codirecteur de l’Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman (IISMM). Agrégé d’histoire, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, il a notamment travaillé sur l’Indonésie, où il a séjourné plusieurs années. Ses recherches portent sur l’islam politique et sur l’histoire des relations islamo-chrétiennes.

Il a publié L’Indonésie, entre démocratie musulmane et Islam intégral. Histoire du parti Masjumi (1945-1960) (Karthala, 2012, 466 p., 32€) etL’Islam des marges : mission chrétienne et espaces périphériques du monde musulman, XVIe-XXe siècles , en codirection avec Bernard Heyberger (Karthala, 2011, 288 p., 26€).

L’IISMM organise un cycle de conférences «Religion et politique en Islam», du 8 janvier au 21 mai 2013, chaque mardi, de 18 heures à 20 heures, 105, boulevard Raspail, Paris 6e.

(1) Confrérie fondée en Égypte en 1928, durant la période de lutte contre la colonisation britannique.

Recueilli par ANNE-BÉNÉDICTE HOFFNER

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