vendredi , 22 septembre 2017
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Thierry Fabre, créateur des «Rencontres d’Averroès» de Marseille

Sans discours politique et sans effusion littéraire, Thierry Fabre, écrivain, essayiste, présent aux Rencontres d’Ibn Rochd, fait un constat simple : oui, l’Europe devient une citadelle qui a peur de son Sud et de son Islam et qui s’enferme et rejette à ses pieds les cadavres des milliers de pateras ; oui, nous avons atteint l’insupportable avec «la confrontation et la guerre comme ce qui s’est passé à Gaza en décembre.

Mais à côté de cet aspect tragique et noir, il y a le bleu de la Méditerranée, il y a, dit-il, «des promesses possibles et la jeune génération a envie d’aller au-delà de la violence, des clichés et des lieux communs. Il faut donc parier sur l’intelligence et l’interconnaissance pour donner toutes ses chances à « une Méditerranée des bonheurs possibles». Mais pour cela, il faut créer des lieux de rencontres, d’interconnaissance, parier sur l’intelligence collective. En créant les rencontres d’Averroès qui sont à leur 16e édition et qui réunissent chaque année à Marseille des milliers de jeunes et moins jeunes, Thierry Fabre a fait ce pari. «J’en suis très heureux car c’est Averroès, Ibn Rochd qui revient sur ses terres d’origine puisqu’il est né à Cordoue et mort à Marrakech en 1198» déclare l’auteur.

Les rencontres d’Averroès de Marseille sont sous titrés «penser la Méditerranée des deux rives». Il a créé la revue Qantara, s’occupe de la revue «la pensée du midi» et fait de l’édition avec Actes Sud. Fasciné par les ponts, les passerelles qui relient les lieux et les hommes, il n’a cessé d’en construire, d’en reconstruire parce beaucoup veulent tirer sur ses ponts et casser les piliers des ponts physiquement comme lors de la guerre de Gaza ou symboliquement en combattant les idées. Mais il faut constamment, laborieusement, patiemment reconstruire et se remettre à l’ouvrage, car, dit-il, encore par delà les peurs et les replis, on voit bien qu’il y a des possibilités de créer ou de recréer cette grande région de la Méditerranée mais pas seulement au point de vue économique.

La dimension culturelle négligée dans le projet de l’UPM est fondamentale et la prochaine édition d’un dictionnaire de la Méditerranée qu’il réalise avec Mohamed Tozy et qui sera également publié en arabe, en anglais et en espagnol en est un exemple. Il en est d’autres qui ouvrent le champ des possibles, un nom de signification commune. C’est possible, il faut le faire avec cette génération… avant qu’il ne soit trop tard, avant les enfermements définitifs. C’est quelque chose de l’ordre du possible répète encore Thierry Fabre. Les hommes ne savaient pas que la chose était impossible, alors ils l’ont fait…

Interview • Thierry Fabre, essayiste, créateur des «Rencontres d’Averroès» de Marseille

LE MATIN : Votre très riche parcours fait de vous un écrivain difficile à présenter. Quelles facettes faudrait-il privilégier : écrivain, essayiste, journaliste, animateur, concocteur d’idées, électron libre ?

THIERRY FABRE : A choisir, je choisirai essayiste en pensant à l’héritage de Montaigne « des Essais » qui essaie de penser le monde. J’ai choisi de penser et d’éclairer à mon tour le monde méditerranéen qui est le mien puisque je suis né en Provence et que j’ai toujours voisiné dans cette région où j’ai connu Jacques Berque. On m’a expliqué que la Méditerranée n’existait pas à cause de l’autre rive où le monde arabe était perçu comme une frontière. J’ai voulu traverser cette frontière et je ne cesse de faire le tour du monde méditerranéen depuis plus de vingt ans et plus j’avance plus je découvre les proximités, les différences qui peuvent fonder un ensemble commun.

C’est sans doute ce qui vous a amené à créer en 1994 alors que vous travaillez avec Edgar Pisani à l’Institut du monde arabe de Paris, les rencontres d’Averroès qui se tiennent chaque année à Marseille ?

Oui tout a fait. Ces rencontres qui en sont à la 16e édition sont devenues un grand rendez-vous public avec plus de 1.200 personnes qui y assistent chaque année. C’est un public attentif, curieux, disponible. J’en suis très heureux car j’ai toujours parié sur l’intelligence collective et créé des conditions pour rendre la connaissance accessible. Les rencontres d’Averroès c’est cela, c’est un enjeu de transmission de connaissances en dehors des lieux de savoir comme les universités.

Avec aujourd’hui une ambition, celle de créer un pendant ici à Rabat avec les rencontres d’Ibn Rochd qui se sont tenues du 6 au 9 mai ?

J’en suis très heureux car c’est Averroès, Ibn Rochd qui revient sur ses terres d’origine puisqu’il est né à Cordoue et mort à Marrakech en 1198.
Les rencontres d’Averroès de Marseille sont sous titrés « penser la Méditerranée des deux rives ». Driss Ksikes, Driss Khrouz et Michel Péraldi ont fait écho dans l’autre rive, en concevant eux-mêmes ces rencontres d’Ibn Rochd. Ce n’est pas une transplantation de Marseille à Rabat, c’est un grand pari qui est né à Rabat qui s’est construit avec la BNRM, avec les intellectuels du Maroc avec des idées originales de mise en espace de textes, de concours pour les lycéens.
C’est de la pensée et de la réflexion à partager.

Cela nous change des autres échos que nous entendons de confrontation, de violence exacerbée, d’occultation de l’autre, voire de mépris. L’impression que nous avons c’est qu’au-delà des discours politiques comme celui qui sous-tend l’UPM, il y a une réalité, celle de l’exclusion de l’autre et de l’enfermement. Etes-vous sensible à cela ?

Je prends la Méditerranée dans le Bleu mais aussi dans le Noir, avec sa dimension tragique qui est là dans la confrontation et la guerre avec ce qui s’est passé à Gaza en décembre qui est une cruelle et insupportable illustration, avec ce qui se passe en termes de fermeture des frontières et une partie de l’Europe qui se veut une citadelle, qui a peur de son Sud et de son Islam.

Une Europe qui veut se construire sur des bases judéo-chrétiennes comme le voulait Giscard d’Estaing ?

Cette notion judéo-chrétienne a été inventée après la guerre de 1945 pour se disculper de la destruction des juifs d’Europe. Moi j’oppose avec Averroès l’héritage andalous avec au cœur le Maroc. Ce qu’il faut garder en tête c’est que l’aspect de violence, de tragique n’est pas le seul aspect et qu’il ne faut surtout pas s’y enfermer. Une part des médias en porte une grave responsabilité car ils font l’écoute de cette seule face alors qu’il y a aussi comme le dit mon ami l’écrivain Jean Claude Guizot, « une Méditerranée des bonheurs possibles». Il y a aussi des territoires de rencontres, des formes de circulation et d’interconnaissances. Dans les années 80, il y avait 600 à 700.000 passagers. Aujourd’hui, nous avons plus de 7 millions de passagers. Faisons donc la part des choses, sans masquer la réalité de la Méditerranée mais sans la regarder aussi uniquement dans l’aspect tragique et noir. Il y a des promesses possibles et la jeune génération a envie d’aller au-delà des clichés et des lieux communs. Il faut donc parier sur l’intelligence et l’interconnaissance et créer des lieux pour cela. Il y a une nécessité historique et par delà les peurs, les replis, les enfermements, il y a la possibilité d’un grand ensemble régional et que les uns et les autres y ont intérêt du point de vue humain. Il faut faire de ce monde méditerranéen non pas le lieu d’une incantation vide, ou le territoire du tragique mais le lieu des possibles, un monde de significations communes. Nous avons quelque chose d’important à bâtir dans les vingt années qui viennent. C’est un enjeu historique et c’est le rendez-vous de notre génération.

Il y a près d’une décennie, j’avais réalisé un entretien avec Alain de Libera, spécialiste de la philosophie médiévale, qui a fait un travail magnifique de passeur entre les civilisations en rappelant la circulation des textes d’Orient en Occident, ce que l’on doit à l’héritage du monde musulman qui avait accueilli la culture grecque. Reste que cette circulation des idées n’est pas toujours facile puisqu’elle avait été combattue ?

Alain de Libera est un ami, philosophe qui a travaillé sur la philosophie médiévale. Dans ses nombreux ouvrages comme «Penser au Moyen Age» ou «La philosophie médiévale» ou «Averroès et l’Averroïsme», il a montré ce qu’il appelle l’héritage oublié, c’est-à-dire les sources arabes de la culture européenne dont Averroès est la figure emblématique puisqu’il est l’un des introducteurs de la pensée d’Aristote. On a voulu gommer complètement dans la construction de l’ensemble européen tout cet apport arabe qui n’est pas seulement d’être un facteur, un télégraphiste mais un apport substantiel scientifique, intellectuel, philosophique.Les discussions avec Alain de Libera ont fait naître les rencontres d’Averroès de Marseille. Quand j’ai lu «Penser au Moyen Age» et que j’ai créé en 1994, la revue Qantara, mon premier long entretien a été réalisé avec Alain de Libera. De cette discussion sont nées les rencontres d’Averroès qui touchent un public de plus en plus nombreux et qui ont aujourd’hui un prolongement ici au Maroc, à Rabat avec les rencontres sous le signe d’Ibn Rochd, à la Bibliothèque nationale et à l’Institut français. C’est quelque chose de l’ordre du possible.Les hommes ne savaient pas que la chose était impossible, alors ils l’ont fait…On a besoin de la parole, de la controverse, de la liberté de penser comme cela a été fait avec les intellectuels du Maroc, du Maghreb. Il faut renouer avec l’exigence de la pensée critique, de la Nahda ; avec cet héritage de la connaissance, l’héritage andalou qui a fait la grandeur de l’histoire des Arabes. C’est un signe de réconciliation non pas avec la célébration du passé mais dans la métamorphose d’aujourd’hui.

Car finalement, avec ses rencontres sous le signe d’Ibn Rochd de quoi s’agit- il ?

De penser le XXIe siècle et non pas de se référer à l’époque d’Ibn Rochd de 1198. On ne bâtit pas sans rien. On a besoin de références, de pierres, d’outils intellectuels, de pensées. De ce point de vue là, Ibn Rochd qui était un grand penseur et un grand cadi a fécondé la pensée critique dans le Christianisme et le Judaïsme et paradoxalement moins dans l’Islam. Mais pourquoi cette dimension là serait-elle définitivement perdue ? Pourquoi faut-il ne regarder l’Islam que sous l’angle du terrorisme, de l’obscurantisme, de la violence dont le Maroc a souffert comme l’Espagne ou la France. Ne regarder que ce prisme serait extrêmement réducteur. Il faut donner une chance à l’avenir, se donner les moyens d’inventer l’avenir avec la connaissance, le rapport à l’imaginaire, avec l’intelligence de manière sereine, sans invective, en se donnant les moyens d’avancer. En organisant ces rencontres ici au Maroc sous le signe d’Ibn Rochd sous le thème « Religion et pouvoir : passerelles ou impasses », je dis bravo parce qu’il n’y a pas beaucoup de lieu dans le monde arabe où c’est possible. Nous avions fait une tentative des rencontres sous le signe d’Ibn Rochd en Algérie qui ont tourné court… cela explique aussi les enfermements des jeunes et pourquoi les sociétés, en Algérie ou en Egypte implosent.

L’héritage andalou est-il encore possible ?

Pas comme un mythe, un passéisme mais comme le sens de quelque chose qui peut se fabriquer en commun. Il n’y a pas d’incompatibilité essentielle entre l’Europe et l’Islam et Alain de Libera l’a montré dans ses ouvrages. Il s’agit de sortir de nos peurs communes car la peur qui existe en Europe, existe aussi de l’autre côté, chez vous. Il faut essayer de retourner cette peur régressive vers quelque chose qui nous permet d’inventer l’avenir.

Quelque chose comme peut-être l’entrée de la Turquie en Europe, violemment combattue par le président Sarkozy ?

Je prépare un prochain numéro de la «pensée du Midi» sur Istanbul, ville monde. Je connais bien la Turquie. Ce pays ouvre un chemin pour être à la fois dans la modernité tout en étant dans le respect des valeurs de l’Islam. Je suis, pour ma part, un fervent défenseur de l’entrée de la Turquie en Europe. Pour l’Europe c’est une chance et ce serait le signe d’une véritable ouverture qui démontrerait qu’il y a une réelle volonté de s’ouvrir vers le monde méditerranéen. Ce serait un
acte majeur, un signe de création d’un ensemble méditerranéen, le signe d’une Europe ouverte, le contraire d’une Europe citadelle.

Le projet de l’UPM pourrait-il être un autre signe ?

Peut-être. Pour l’instant à mon grand regret, l’UPM n’a pas fait grande place à la dimension culturelle. C’est une grave erreur. J’ai même entendu certaines balivernes dire que l’économie rassemble et que la culture divise. Il me semble que la crise financière et économique du capitalisme mondialisé montre un tout autre visage. On a besoin de construire un sens commun, de se réconcilier sur les mémoires, de faire le point sur ce qui a eu lieu notamment de la mémoire coloniale pour que cela ne se reproduise plus. On a besoin de mettre en valeur la dimension de la culture car elle valorise des éléments communs comme la cuisine, le rythme de vie, le style de vie méditerranéenne qui est une promesse d’avenir par rapport à l’American way of life dont le modèle alimentaire par exemple conduit à l’obésité et crée de graves problèmes de santé. Dans la production intellectuelle et artistique, nous avons des choses majeures. Au Maroc, il y a une formidable énergie culturelle créatrice, sur le plan musical, par exemple dans la culture urbaine, la culture cinématographique. Il faut désenclaver tout cela pour que cela se voie. Les jeunes générations ont besoin qu’on les aide à trouver des horizons et ne pas les encastrer et les enfermer dans un présent sans lendemain. Pour cela, il faut créer des horizons de sens économiques et sociaux en inventant des formes nouvelles. Ibn Rochd a pensé tout cela, en son époque, trouvons les « Ibn Rochd » d’aujourd’hui pour penser le présent et l’avenir.

Le Matin (Maroc) 09/05/09

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