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M.HUSSEIN, Al-Sîra : Le Prophète de l’islam raconté par ses compagnons

(Paris, Grasset, 2 vol., 2005 et 2007, 529 et 713 p.)

Dans la deuxième édition de l’Encyclopédie de l’islam, W. Raven donne du mot sīra la définition suivante : « L’un des genres de la littérature islamique primitive, signifie “manière d’aller”, “manière d’agir”, “conduite” (dans ces acceptions quasi-synonyme de la sunna) ; également “action mémorable” et “récit d’une telle action” ».

Le dictionnaire de Kazimirski confirme cette définition en la rapportant à la racine s.a.r, marcher, aller, voyager. Une démarche donc, ou la façon propre à chaque individu de se conduire.

L’œuvre magistrale de Mahmoud Hussein (pseudonyme commun de Bahgat Elnadi et Adel Rifaat) n’est donc pas une biographie du Prophète, et ne se veut pas telle, quoique la vie de Muhammad y joue un rôle central. Il s’agit plutôt, comme l’indique le sous-titre, de recueillir les récits de la vie du Prophète racontés par ses compagnons et recensés par les auteurs d’alsîra al-nabawiyya – Ibn Ishâq (via Ibn Hishâm), Al-Wâqidî, Ibn Sa’d, Al-Baladhûrî, Al-Tabarî, etc. – et, en les alignant bout à bout, d’en faire un livre qui raconte la mission de Muhammad, l’insère dans le contexte socio-historique de l’Arabie du septième siècle. Il replace ses mœurs par rapport à ceux de son époque et donne au lecteur une idée du parcours et de cet homme d’exception. Mahmoud Hussein envisage de faire comprendre « comment les gens pensaient, aimaient, tuaient et mouraient avant l’islam » et de faire découvrir « les horizons neufs que le message du Prophète est venu leur révéler ».

Quoiqu’il en soit, les rapports entre récit et histoire se trouvent troublés à cause du mélange des genres qu’est la Sîra. Les chroniqueurs du premier siècle de l’islam bricolaient, créant des textes où se côtoyaient récits de guerre (maghâzî) ; descriptions des mérites et défauts de clans et de compagnons ; récits mettant en scène les « premiers » (awâ’il) (comme l’histoire du premier à prononcer la shahâda, le premier à verser du sang dans l’islam…) ; descriptions détaillées des circonstances de la révélation de certains passages coraniques (asbâb al-nuzûl) ; récits de miracles interprétés comme signes de prophétie (dalâ’il al-nubuwwa), discours, sermons et harangues du Prophète ; et poésie. Et si tout cela va à l’encontre de certaines normes et attentes, ce n’est pas de manière innocente. Comme Michel de Certeau le rappelle, l’écriture est une « opération conforme à un centre », par rapport auquel on est, en raison de l’acte d’écriture, capable d’évaluer la véridicité d’un récit donné (L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 256) Or la rédaction de la Sîra vise, justement, l’établissement et la description quasi-géométrique de ce centre, la démonstration de la centralité de la mission de Muhammad. Historiquement, Muhammad est le qurayshi qui a fondé l’islam et l’empire islamique au septième siècle de notre ère. Dans la Sîra, par contre, la mission de Muhammad devient le pivot central de l’histoire universelle. L’écriture de la Sîra trace le processus par lequel l’histoire acquiert son centre, selon la vision d’un monde qui n’existe que pour témoigner de Muhammad et de son message.

Dans cette optique la mission de Muhammad est attestée avant la création d’Adam. On trouve la naissance de Muhammad à la page 202 (sur 529) du tome premier, événement clé précédé par plusieurs signes et préfigurations. De plus, la cosmogonie esquissée du Coran s’y trouve remplie et amplifiée, ainsi que l’histoire des Prophètes et des tribus, le tout établissant la généalogie théologico-politique de Muhammad. On suit dans l’histoire de la péninsule tout un parcours d’événements annonciateurs qui trouvent leurs parallèles dans l’histoire sacrée, comme l’histoire d’Hashim, qui donnera son nom au clan du Prophète et découvre le puits d’Ismael, et les récits des échecs répétés de la destruction de Yathrib par Tubba’et de la Ka’ba par Abraha peu avant la naissance du Prophète. Les histoires des patriarches – celles d’Adam, d’Abraham et de Noé en particulier – donnent de la rondeur aux récits coraniques dans lesquels leurs noms figurent et préparent les déceptions qu’éprouvera Muhammad avec les siens.

Al-Sîra vaut aussi par le riche détail des rapports complexes entre tribus et clans qui constituent l’histoire de l’Arabie pré-islamique et qui ne cesseront d’influer sur la vie et la mission de Muhammad. Les faibles bases économiques de la vie tribale, ainsi que les très lourdes considérations de prestige et d’honneur, déterminent quasiment tout dans la vie de la jâhiliyya. Les rapports de Muhammad avec les Quraysh, ainsi que le développement social de l’islam avant et après l’hégire, sont déterminés moins par l’évidence spirituelle de son message que par les longues histoires de migration, de déplacement, et de transfert de populations, surtout autour de l’histoire clé de la migration des tribus yéménites et de l’installation des Quraysh aux dépens des Khuzâ’a. L’acception de l’islam dépend souvent de considérations politiques plutôt que spirituelles, et les conversions se font souvent par tribu plutôt que par individu. La mise en valeur des difficultés du terrain socio-politique et les obstacles à toute négociation qui en résultent ajoutent des informations d’une très grande valeur à sur certains épisodes : le massacre des Banu Quraydhah se trouve mieux explicité puisqu’il s’inscrit dans une histoire de guerres fratricides, de trahisons et d’allégeances brisées. La présentation de tels chapitres de la vie du Prophète est un trait salutaire d’Al-Sîra, surtout quand on la compare aux silences, aux attaques ou aux apologies d’autres biographes contemporains.

En parcourant toutes les routes difficiles de cette histoire, le lecteur trouve peu de notes en bas de page (elles auraient eu peu de sens dans le projet que s’est proposé Mahmoud Hussein) mais beaucoup d’analepsies arb ibn,et de prolepses, comme dans l’introduction de la figure de H Umayya, qui incarne les futures dérives des rapports de pouvoir à l’intérieur de Quraysh. L’ouvrage est également remarquable par l’ajout de « pointes » à la fin de plusieurs récits afin de montrer leur importance par rapport à l’intégralité de la vie du Prophète, faisant surgir ainsi une valeur d’usage littéraire et non seulement historique. L’organisation typographique du texte facilite le repérage des passages traduits des chroniques de la sîra ainsi que des versets coraniques et les index des deux tomes sont également d’une très grande utilité.

Il convient de souligner aussi la qualité littéraire du texte de Mahmoud Hussein. Rédigé dans un français clair et fluide, le texte se lit comme un roman : y foisonnent des personnages dignes de Tolstoï, des péripéties qui rappellent Balzac, des ironies tragiques qui font penser à Euripide, des intrigues élégantes qui rappellent les nouvelles de Borges. On y trouve aussi une dimension comique et des scènes de ménage dignes de Molière, comme dans l’histoire d’Abd Allah ibn Ruwahah après la bataille d’Al-Muraysî‛, ou dans les anecdotes de la jalousie d’A’isha bint Abu Bakr envers les autres femmes du Prophète. Parfois on rencontre des figures au relief inattendu, comme celle, tragique, de ‘Abd Allah ibn Ubayy, qui devait être couronné roi de Yathrib avant l’Hégire, et qui a été obligé de céder sa place au Prophète. On tombe aussi sur des comportements diamétralement opposés à ce que laissent supposer les versions censurées de l’histoire de l’islam, comme Abu Bakr qui, lors d’un accès de colère, conseille à un polythéiste d’aller « lécher la vulve d’Al-Lât. » Nous sommes loin des images d’Épinal généralement répétées au cours des prêches du vendredi. Le fait d’avoir extrait ce texte du corpus de la Sîra, qui est, même traduit, très difficile à lire, est en lui-même remarquable.

Autre aspect qui témoigne des dons multiples de Mahmoud Hussein : les traductions de certains passages du Coran et l’indication des circonstances de leur révélation, qui historicisent la transmission du texte sacré de l’islam et la libèrent du poids des dogmes. En fait, ce qu’on appelle le plus souvent « révélation » ou « transmission » du Coran s’avère un dialogue entre Dieu et son Prophète, une oscillation entre l’infini et l’humain, perplexité et invocation de la part de Muhammad contre communication et miséricorde de la part de Dieu. On est frappé surtout par l’image d’un Prophète complètement humain, faillible, le Messager de Dieu et pas son incarnation.

Dans un article récent1, Malise Ruthven a trouvé une formule remarquable pour exprimer le rapport entre Muhammad et le Coran : à l’inverse de l’image courante d’un Muhammad auteur du Coran, c’est le Coran qui, du point de vue de l’histoire littéraire, est « l’auteur » de Muhammad, du fait que les premiers exégètes se sont trouvés devant la nécessité de reconstruire la vie du Prophète. On retrouve ce Prophète « autorisé » par le Coran dans Al-Sîra – corpus qui va de pair avec le Coran et ses exégèses – plus que dans les biographies scientifiques de Montgomery Watt ou de Maxime Rodinson.

En conclusion, les auteurs atteignent les buts qu’ils se sont proposés : donner au lecteur « un condensé essentiel des textes des principaux chroniqueurs de l’âge d’or de l’Islam » à travers « un patient travail de découpage et de montage, sans aucun a priori doctrinal ». La publication d’Al-Sîra est décidément un événement d’une grande importance : on attend avec impatience sa suite.

Ziad Elmarsafy,

Department of English & Related Literature, University of York

1 New York Review of Books, 54 : 13, 16 août, 2007.

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4 comments

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